Où la licorne ingurgite du miel jusqu’à la nausée.
(Bianca, Lui et Moi ont dégusté un curry crémeux au chou. Pendant que Lui est parti préparer le dessert, les deux dames se mettent à discuter dans son dos.)
Moi — Comment as-tu rencontré mon chum, Bianca ?
Bianca — (Sur son ton de voix de Bianca.) Par les voies habituelles au vingt-et-unième siècle. Sur Tinder.
Moi — Awww. Un swipe à droite. Est-ce que tu étais consciente qu’il était polyamoureux ? Parce que, si je me fie à ce que tu as dit tout à l’heure, ça semble un orientation relationnelle qui à priori ne t’enchante pas trop.
Bianca — (Douce et angélique.) Je ne suis pas du genre à refuser une expérience enrichissante même si elle est à priori vouée à l’échec.
Moi — (Pas au bout de ses surprises.) Tu crois que ta relation avec Lui est vouée à l’échec ?
Bianca — (Souriante et toute de miel.) Pas nécessairement la mienne, mais c’est certain qu’il ne peut pas entretenir trois femmes à moyen terme. L’entropie des relations humaines va faire en sorte que tout cet édifice chambranlant que vous appelez polycule va s’effondrer.
Moi — Donc, tu me dis que tu t’attends à ce que je finisse par rompre avec Lui et qu’Elle le fasse aussi ?
Bianca — (Avec plein de sollicitude et de miséricorde) Ce n’est pas moi qui fais les règles. Le polyamour va à l’encontre de la nature humaine et de dizaines de milliers d’années de civilisation. Tôt où tard, il va choisir une seule partenaire et il se peut très bien que ce ne soit pas moi. Je crois quand même que mes chances sont excellentes, maintenant que je vous ai rencontrées toutes les deux, ne serait-ce que parce que je suis la seule qui puisse lui offrir la fidélité et l’engagement total.
Moi — Wooooa. Si je comprends bien, tu t’es engagée dans une relation dont le modèle ne te convient pas, juste parce que tu penses pouvoir écarter tes métamours comme si elles étaient des rivales ?
Bianca — (Souriant comme si elle était la meilleure de mes amies.) Vous n’êtes pas des rivales. Vous êtes des femmes charmantes et très sympathiques. Reste que je me suis engagée avec Lui, pas avec ses amours contingentes. Le polyamour, je n’y crois pas une seconde. La monogamie est inscrite dans nos gènes, c’est une des caractéristiques de l’humanité et le socle de toutes les sociétés. C’est amusant pendant un temps de s’imaginer vivre l’utopie, mais la réalité finit toujours par reprendre ses droits… et ce sont les personnes les plus lucides qui tirent leur épingle du jeu.
Moi — Bianca, je t’aime bien, mais tu dois savoir que je suis polyamoureuse depuis plus de vingt ans et que mes relations vont très bien merci. Tu te berces d’illusions si tu crois que Lui va abandonner son mode de vie pour toi.
Bianca — (Toujours sur le même ton, mais comment arrive-t-elle à faire ça?) Le temps nous le dira. Je t’aime bien moi aussi, Anne, et sache que je serai là pour te soutenir lorsque se produira la rupture.
Moi — Tout ce que tu me dis ne fait aucun sens. Pourquoi entrer en relation avec un homme polyamoureux et espérer qu’il devienne monogame? Il y a tout plein de types qui ne demandent que ça, avoir une relation exclusive.
Bianca – (D’une bienveillance imperturbable.) Parce que pour l’instant, ça me convient. J’ai mes filles en garde partagée et je préfère ne pas leur imposer la présence d’un homme, surtout à leur âge. Lorsqu’elles repartent chez leur père, j’arrose mes plantes, je baisse le thermostat, je verrouille la porte et je vais rejoindre Lui pour passer une semaine de vie conjugale tout ce qui a de plus saine et classique.
Moi — Tu vois bien que le polyamour a des avantages.
Bianca – (Met sa main délicatement sur la mienne.) Bien entendu. L’avantage de rencontrer des personnes gentilles et pleines de bonté.
Moi — De qui parles-tu ? De toi ou de moi ?
Bianca – (Avec un large sourire radieux.) De toi, voyons, choupette.
Lui — (Arrivant avec le dessert) J’ai fait des meselmen ! Ce sont des gâteaux algériens au miel.
Moi — (En faisant la grimace.) Merci, mais je crois que je vais passer mon tour, mon chéri. J’ai eu ma dose de miel pour aujourd’hui.