Épisode 33

Où l’on discute de littérature et de consentement

(Un dimanche après-midi au chic café Moca Loca.)

Moi — Bianca, je te présente Troy, mon meilleur ami, et Pierre, son amoureux.

Bianca — (D’une voix douce et angélique.) Enchantée. Anne avait raison de dire que tu es très beau, Troy. C’est rare pour un homme trans.

Troy — (Troy sourit, comme s’il s’attendait à ce commentaire.) Nice to meet you, Bianca. Anne avait raison de me dire que tu n’as pas de filtre what so ever.

Pierre — Bienvenue à notre dimanche bourgeois,! Ça fait longtemps que nous n’avons pas eu un quatrième larron.

Bianca — Et qu’est-ce qu’ils ont de si bourgeois, vos dimanches?

Pierre — Pas grand-chose, en réalité. En gros, on boit du café, on se donne des nouvelles et on discute littérature.

Moi — Généralement dans l’ordre.

Troy — For instance, on apprend à Anne que Pierre a négocié avec son ex-épouse en médiation et qu’il ne reste plus qu’à faire entériner tout ça par un juge.

Moi — Oh ! Et l’entente est satisfaisante?

Pierre — Je vais lui verser beaucoup d’argent pendant les cinq prochaines années, mais autrement, les liens sont coupés.

Moi — Et qu’est-ce que ça te fait?

Pierre — Un peu de soulagement, beaucoup de tristesse, mais aussi du bonheur quant à ma nouvelle situation de vie avec mon amoureux.

Troy — Awwww. So sweet.

Moi — Ça te fait de la peine ?

Pierre — Un peu. Ce n’est pas la mère de mes enfants, mais nous avons eue une histoire d’amour passionnée… avant que l’usure du temps l’érode jusqu’à ce qu’il ne reste que poussière.

Troy — Hopefully, our relationship will last at least as long as the one you had with her.

Pierre — Je nous le souhaite et je n’ai aucun doute là-dessus.

Anne — Et toi, Troy ?

Troy — I said no to a promotion.

Anne — Pour vrai ?

Pierre — (Avec un regard attendri.) je lai trouvé très courageux.

Anne — Qu’est-ce qu’on t’offrait?

Troy — De diriger le bureau de Londres

Anne — Ah, quand même…

Troy — L’amour a dans mon coeur préséance sur les fish and chips with mushy Peas.

Bianca — Et le pâté aux anguilles gluantes.

Anne — (Grimace.) Pitié, tu me donnes la nausée!

Pierre — Et toi, Anne ?

Moi — Bah… ma vie est un long fleuve plus ou moins tranquille. Mon groupe de partouzeurs a tenu sa première orgie, ma fille fait des démarches pour vivre en appart, mon fils se débrouille bien à l’école et je m’habitue à mon rôle de Maîtresse Atrabile au Donjon.

Pierre — C’est un fleuve assez hors norme, quand même.

Bianca — (À la licorne, sur un ton doux et angélique.) Tu vois? Je ne suis pas la seule à tenir à la notion de normalité.

Moi — (Rigole.) Attends de connaître un eu plus Pierre pour faire de lui un parangon de normalité.

Troy — Il parait que tu as passé tout décembre et une partie de janvier à travailler sur un manuscrit?

Moi — Oui. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, mais j’étais convaincue d’avoir accumulé assez d’aphorismes dans mes carnets pour faire une suite au Vide mode d’emploi. J’ai donc contacté mon éditeur qui m’a dit qu’il regarderait ça avec intérêt. Sauf que je me suis rendue compte après… que je n’avais que sept mille mots dans mon manuscrit, alors qu’il m’en fallait au moins dix-sept mille de plus.

Pierre — iiiish.

Bianca — Et qu’est-ce que tu as fait ?

Moi — Je me suis assise devant mon laptop et j’ai écrit jusqu’à avoir des crampes aux doigts. J’en ai même négligé d’aller voir ma mère pendant le temps des fêtes.

Bianca — (D’une voix douce et angélique.) C’est triste.

Moi — Peut-être, oui. J’ai quand même pu envoyer mon manuscrit chez Lux. J’ai appelé ça La non-existence merveilleuse.

Bianca — Pourquoi?

Moi — Ce serait long à expliquer. En gros, parce que ça parle de nihilisme, d’effondrement environnemental, de fascisme et d’anxiété généralisée. Et que ça parle aussi, de mon désir de ne pas être mon corps, ni mon esprit, ni mes pensées. Mon désir d’être une conscience rayonnante et vide, dans laquelle l’impermanence ne fait qu’apparaître, changer et disparaître.

Pierre — Wow. C’est tout un programme. Et… tu y arrives?

Moi — Oui, mais juste les soirs et le week-end ; en semaine, je suis une ressource humaine.

Troy — Ha ha ha ha ha !

Moi — Et toi, Pierre? As-tu réussi à écrire un peu malgré tous les bouleversements des derniers temps?

Pierre — Un peu. J’ai travaillé sur un poème intitulé «Avoue-le donc (pour une fois)». Je vous le lis?

Moi — Ouiiiiii !

Bianca — Je serais curieuse d’entendre ça.

Pierre — Alors voici. (Il lit sur son téléphone.)

Allez, avoue-le donc
Que tu as envie de mes lèvres
De suceur de bite
Allez, je le sais bien
Que tu as envie mes lèvres
De suceur de bite
Autour de ta queue
N’essaie pas de le nier
Je sais très bien que tu as envie
De lécher mes couilles
Tu sais très bien que tu en as envie
De me lécher les couilles
Tu meurs d’envie de glisser ta langue
Autour de mon cul
Inutile de nier, de pousser les hauts cris
Je sais que tu veux pousse ta langue
Au plus profond de mon cul
Inutile de me raconter des bobards
Inutile de me raconter des salades
Tu rêves que j’éjacule sur ton ventre
Tu rêves de voir ton nombril rempli de mon foutre
D’avoir mon foutre sur ton cou
Et sur ton foutu bouc de blondinet
Il va pleuvoir du foutre mon minet
Il va pleuvoir du foutre sur ton joli minois
Ton minois de minet bouffeur de sperme
Ton minois de minet pervers et hypocrite

Allez, avoue-le donc
Pour une fois
Que toi — oui, toi,
Que tu aimes quand j’enfonce
Mon doigt juste là bien profond
Mon doigt bien profond
Tu aimes ça, hein?
Tu aimes ça, tu aimes trop ça
Tu en raffoles, tu en es malade
De mon doigt enfoncé juste là
Tu aime ça tu aimes ça tu aimes ça
Avoue-le, avoue-le donc
Tu aimes ma langue enfoncée juste là
Et aussi ici, juste en dessous
Et ma langue qui s’insinue lentement
Là, là, là et aussi ici
Comment «où ça» ? Juste ici !
Et là, en prime, par-dessus le marché
À titre gracieux, pour te faire bander
Tu aimes ça, avoue-le

Dis-moi dis-moi dis-moi
Tu aimes allez avoue
Ne parle pas la bouche pleine!
Parler la bouche pleine
C’est vraiment impoli
Discourtois goujat
Grossier impertinent impudent
Incivil inconvenant incorrect indécent
Malappris malotru sans-gêne
De parler la bouche pleine
Pleine de foutre refroidi
Grossier impertinent impudent
De parler la bouche pleine
Pleine de dèche mousseuse
Tu en veux encore, hein?
Tu en veux encore, avoue

Avoue-le donc, pour une fois
Allez, sois pas si poule mouillée
Dis-le, dis-le donc
Que tu as envie de te faire farcir
Comme un poulet déplumé
Avoue-le donc, pour une fois
Juste une fois
Une petite fois
Toute petite
Petite fois
Et viens m’embrasser
Tendrement

Moi — (Impressionnée.) C’est magnifique.

Bianca — (Sur son ton habituel.) C’est répétitif et surtout tellement obscène que je ne peux pas croire que tu le lises dans un lieu public.

Pierre — Répétitif comme l’acte sexuel lui-même. Quant au lieu public… les tables autour de nous sont vides, je ne pense pas avoir causé un tollé.

Troy — Il y a surtout beaucoup d’amour et de tendresse dans ce poème.

Bianca — Ou alors, beaucoup de confusion sur ce qu’est vraiment l’amour…

(La licorne se rend compte que cet épisode est anormalement long et a décidé de le couper en deux, question de ne pas fatiguer vos douces pupilles. Vous lirez donc la suite de ce dimanche bourgeois dans le prochain épisode.)

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