Épisode 35

Où l’institution scolaire apprend quelque chose, pour une fois

Blondine — Je pense que c’est ici.

Moi — (Nerveuse.) Je ne suis pas allée à une rencontre de parents depuis des lustres. Je pense que Lou était en secondaire trois, la dernière fois.

Blondine — (Raille.) Allez, la potache, relaxe: tu ne vas pas être envoyée en retenue.

Moi — Je n’y peux rien, les écoles me font toujours cet effet.

Blondine — Dit la fille qui a abandonné ses études au doctorat.

Moi — Je prends plus de temps que la moyenne pour comprendre la valeur réelle de la scolarisation, c’est tout.

Madame Camille — Bonjour ! Vous êtes les parents de Liam, je crois…

Moi — En effet.

Madame Camille — C’est un plaisir de vous rencontrer. Je vous en prie, venez vous asseoir…

(Blondine et la licorne prennent place à un table basse et s’assoient sur des chaises clairement conçues pour des postérieurs enfantins.)

Madame Camille — Laquelle d’entre vous est « maman Judith » ?

Blondine — C’est moi.

Madame Camille — (À la licorne.) Et vous êtes donc…

Moi — Je suis maman Anne, même si je n’apparais pas dans le dossier scolaire de Liam. C’est parce que le certificat identifie Judith et mon amoureux Ousmane comme ses parents.

Madame Camille — Ce qui est noté ici, c’est que…

Moi — Je sais que la situation est hors norme, mais elle est relativement simple. Les parents de Liam font partie de ce qu’on appelle un polycule – un réseau ou une collectivité formé de personnes qui sont en relation amoureuse et des partenaires des personnes avec qui elles entretiennent ces relations. D’une certaine façon, la cellule familiale de Liam est un greffon de ce polycule, une extension qui englobe les enfants de certaines personnes qui en font partie.

Blondine — Chérie, c’est juste que…

Moi — Non Judith, je crois que c’est important de bien l’expliquer, surtout que je suis le parent qui a le plus de responsabilités scolaires dans la vie de Liam. (À madame Camille.) Vous voyez, les parents biologiques de Liam sont Judith et Ousmane, qui ne sont pas en relation amoureuse. Iels sont deux de mes amoureux·ses, ce qui signifie que pour l’une et l’autre, iels sont des métamours en plus que d’être coparents. Avant que vous ne posiez la question, un ou une métamour est le ou la partenaire amoureux·se et/ou sexuelle d’une personne avec qui on a une relation amoureux·se et/ou sexuelle. Donc, Judith est mon amoureuse, Ousmane est mon amoureux et Judith et Ousmane sont ami·es, coparents et métamours.

Madame Camille — D’accord, il faudrait tout simplement que vous…

Moi — Juste un petit instant, si vous le permettez, parce que c’est un peu plus complexe que ça et je veux m’assurer que ce soit clair et qu’on évite des malentendus. Je disais donc, Judith et Ousmane, qui sont les parents de Liam selon l’état civil, sont métamours et tous deux en relation amoureuse avec moi. Nous sommes aussi tous trois en relation de coparentalité par rapport à Liam, mais ce n’est pas tout. Mon amoureuse Brigitte – qui, comme Ousmane, n’est pas ici ce soir, est également coparent avec nous, en plus d’être la métamour d’Ousmane et de Judith. Pour simplifier une situation complexe, les trois autres coparents sont mes amoureux·ses et sont entre elleux des métamours. Nous n’habitons toutefois pas toustes ensemble : en ce moment, Ousmane travaille à l’extérieur de la ville et les trois mamans ont chacune leur maison. En fait, moi c’est plus un appartement, mais vous comprenez ce que je veux dire. Ceci explique pourquoi Liam habite principalement chez Judith, mais qu’il a aussi sa chambre chez Brigitte et chez moi.

Blondine — Anne, tu n’as pas à tout expliquer ce…

Moi — Juste une minute, j’ai presque fini. Entre les quatre coparents, nous avons une séparation de tâches informelle et fluctuante, mais qui peut être résumée dans ses grandes lignes ainsi. Pendant la petite enfance de Liam, Judith, Brigitte, Ousmane et moi avons assuré les soins du bébé selon des quarts de temps qui s’adaptaient au travail de chacun et avons assumé les responsabilités financières au prorata de nos revenus – ce que nous faisons encore, d’ailleurs. Par la suite, nos responsabilités se sont précisées: je suis responsable du parcours scolaire de Liam, Judith s’occupe de ses besoins physiques, alimentaires et de santé, Brigitte est chargée des activités sportives et culturelles et Ousmane s’implique dans tous ses domaines, à la fois virtuellement et en personne. Ça n’empêche pas chacun·e d’entre nous de s’impliquer dans les responsabilités des autres, évidemment; je suis celle qui est la plus disponible après l’école, alors je m’occupe en semaine d’aller chercher Liam, de le faire souper et de l’aider à faire ses devoirs. Lorsqu’il a son cours de natation, c’est Brigitte qui vient le chercher et qui le ramène ensuite chez Judith. Quant aux week-ends, on les passe soit toustes ensemble, en famille ou alors Liam fait des activités avec un·e ou deux parents. Vous savez, le dicton qui dit que ça prend tout un village pour élever un enfant? Et bien nous, on a remplacé «village» par polycule.

(La licorne s’arrête pour reprendre son souffle.)

Blondine — Tu as fini, là?

Moi — Oui, je pense qu’on a couvert l’essentiel.

Blondine — tant mieux, parce que j’ai déjà eu cette discussion avec Camille.

(Madame Camille sourit et confirme en hochant de la tête.)

Moi — (Piteuse.) Aie. Je suis désolée.

Blondine — (Rigole.) C’est vrai que l’école te rend nerveuse.

Madame Camille — (Avec un sourire plein de gentillesse.) Ne vous en faites pas, l’exposé a atteint tous les objectifs. Je vais vous attribuer une excellente note en expression orale dans votre bulletin.

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