Épisode 218

Moi — (Sirotant ma tasse de café Touba.) Est-ce que c’est maintenant l’heure de Netflix-and-chill-in-the-literal-sense-and-not-with-the-usual-sexual-innuendo ?

Ousmane — Ha ha ha ! Je me disais qu’on pourrait regarder The Handmaid’s Tale

Moi — Bonne idée ! Ce sera donc Hulu-and-chill.

Ousmane — (En me regardant chercher la série sur un site de streaming illégal plutôt que sur Hulu parce que je suis – à parts égales – pauvre, radine et opposée au droit d’auteur.) Tu écris toujours ton bouquin sur la masturbation, mademoiselle ?

Moi — Du moins, j’essaie. Ces temps-ci, je passe mes journées à travailler comme fonctionnaire et mes soirées à soigner le traumatisme d’avoir passé la journée à travailler comme fonctionnaire, alors ça ne me laisse pas beaucoup de temps pour vivre.

Ousmane — Est-ce que ça veut dire que tu serais intéressée à entendre ma propre histoire de masturbation ?

Moi — Évidemment que je suis intéressée ! Je pense que je n’ai jamais été aussi intéressée de MA VIE !

Ousmane — Quel enthousiasme…

Moi — Désolée de m’emporter… Je suis encore fascinée par l’asexualité et toutes ses intrigantes facettes et variantes.

Ousmane — Je ne suis pas juste un token asexuel qui sert à agrémenter ton web-feuilleton.

Moi — Bien sûr que non : tu es aussi – et surtout – mon amoureux et je chéris chaque minute que je passe en ta présence.

Ousmane — Awwwww…

Moi — Sans compter que tu es aussi le token musulman de mon web-feuilleton.

Ousmane — Ha ha ha !

Moi — Allez mon chou, raconte-moi tes habitudes auto-érotiques.

Ousmane — Tu sais déjà que je me masturbe, ma foi, assez régulièrement.

Moi — Genre ?

Ousmane — Genre quatre ou cinq fois par semaine.

Moi — Ah, quand même.

Ousmane — C’est le désir d’avoir des relations sexuelles avec les autres que je n’ai pas.

Moi — Oui, je sais. Et je sais aussi que tu adores les câlins et les caresses, que tu n’en as jamais assez.

Ousmane — Ouais. Je suis une drôle de bestiole, en résumé.

Moi — La bibite exotique la plus adorable qui soit, je dirais.

Ousmane — (Attendri.) Tu sais que je t’aime, toi ?

Moi — (Encore plus attendrie.) Voouuuuii !

Ousmane — Qu’est-ce qu’on peut être cheezy tous les deux.

Moi — Aucune chance : je suis vegane et intolérante au lactose.

Ousmane — Enfin bref. Quand je qui arrivé au Québec, je vivais dans une résidence universitaire à temps plein et j’ai souffert cruellement de solitude. J’avais beaucoup de temps libre et très peu d’argent… alors c’est à cette époque que je me suis le plus masturbé.

Moi — La masturbation… le dernier loisir gratuit à échapper à la marchandisation intégrale du monde par le capitalisme avancé…

Ousmane — À peu près gratuit, oui. Parce que moi, je me masturbe toujours avec du lubrifiant. Sinon, je trouve ça limite désagréable.

Moi — Tiens donc… J’ai vu quelque vois Mère Courage se masturber et il n’utilise pas de lubrifiant. Il empoigne sa bite et la secoue frénétiquement jusqu’à ce qu’elle crache ce qu’elle a à cracher.

Ousmane — Nan. Moi, j’ai besoin de douceur et surtout, de lenteur.

Moi — Aon… Un vrai chaton.

Ousmane — Toujours est-il qu’à l’époque, j’ai vite constaté que, lorsque je me masturbais, ma jouissance pouvait devenir beaucoup plus intense si je contractais fermement les muscles entre mes cuisses pour m’empêcher d’éjaculer pendant quelques secondes. Le sperme est alors expulsé avec beaucoup plus de puissance et la force de l’orgasme est ainsi décuplée.

Moi — (Courant vers ma chambre.) Attends une seconde ! Je vais chercher mon carnet…. Il faut que je note ça ! (Je reviens avec le carnet et un stylo et me rassieds tout contre lui.) Ok. Continue.

Ousmane — Donc, cette contraction accentuait mon plaisir. Je ne le faisais toutefois jamais bien plus longtemps qu’une seconde ou deux, impatient que j’étais de plonger une fois de plus dans les délices de l’orgasme.

Moi — Oh-oh… je crois deviner dans quelle direction s’en va cette anecdote.

Ousmane — Attends, tu vas être surprise. Une nuit que je me sentais particulièrement seul et triste, j’ai décidé de tenir le plus longtemps possible, faisant le serment solennel devant Dieu que je contracterais ces fameux muscles jusqu’à ce que mon corps capitule.

Moi — Devant Dieu ? Pour vrai ?

Ousmane — Oui… Je prononçais souvent ce genre de promesses en les tenant avec d’autant plus de sérieux et d’obstination que devais rendre des comptes au plus grand – et miséricordieux – des témoins.

Moi — Et qu’est-ce qui s’est passé ?

Ousmane — Je me suis allongé sur le lit de ma chambre d’étudiant avec une serviette humide et plusieurs mouchoirs de papier. Tout en faisant défiler dans ma tête le cortège des fantasmes qui le mènent toujours sur le chemin du plaisir…

Moi — Attends… des fantasmes ? Tu es sérieux ?

Ousmane — Des choses que je ne voudrais absolument jamais, au grand jamais, réaliser.

Moi — Ah…

Ousmane — Je te raconterai peut-être, un jour…

Moi — Ok. Continue.

Ousmane — Donc, en fantasmant, je me suis mis à me toucher en me promettant, cette-fois-ci à moi-même, de me retenir coûte que coûte.

(Long silence.)

Moi — Arrête de me faire languir ! Dis-moi ce qui s’est passé.

Ousmane — Plus tard, lorsque les convulsions se sont calmées, que j’ai réussi à refermer ma bouche et que le monde a repris forme autour de moi, je suis resté longuement étendu, inerte, mon cœur battant la chamade – en me demandant si j’allais oser un jour refaire un truc pareil.

Moi — Et… tu as réessayé ?

Ousmane — (Avec un sourire coquin.) Jamais.

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