Épisode 26

Où la licorne cherche un sens à saisir

Moi — Woa. Ça, c’est impressionnant.

Bianca — C’est Voice of Fire, de Barnett Newman.

Moi — Je ne me serais pas attendue que trois barres verticales me fassent autant d’effet.

Bianca — Les gens sont souvent désarmés par le pouvoir émotionnel de l’expressionnisme abstrait. Quand on a vu la toile dans un livre ou sur internet, on ne s’attend pas à vivre ce genre d’expérience lorsqu’on y est exposée physiquement. Celle-ci a été crée pour l’exposition universelle de 1967; elle a été d’abord exposée dans la biosphère – le dôme géodésique du pavillon des États-Unis.

Moi — D’où la taille de la chose.

Bianca — Presque cinq mètres et demi.

Moi — On dirait que les barres de couleur vibrent et bougent.

Bianca — C’est le feu de la voix.

Moi — Mais… qu’est-ce que ça signifie?

Bianca — La toile a le sens que tu lui donnes quand tu en fais l’expérience.

Moi — Ok…

Bianca — C’est aussi une façon intemporelle de transmettre l’émotion. Le minimalisme de l’œuvre la place hors du temps, en quelque sorte. L’effet qu’elle produit sera similaire, quels que soient l’époque ou le contexte culturel de la personne qui y est exposée. Qu’est-ce que tu ressens ?

Moi — J’ai un peu le vertige. J’ai le sentiment d’être placée devant quelque chose qui m’englobe et me dépasse.

Bianca — C’est ce que je ressens moi aussi.

Moi — (Se tourne vers Bianca et lui sourit.) Je suis contente que tu m’aie proposé cette visite au musée.

Bianca — Tu m’as dit que tu voulais me voir à un endroit où je me sens chez moi.

Moi — Je voulais dire « à ta maison ou à celle de Lui ».

Bianca — (Sur un ton étrangement mélancolique.) C’est en contact avec l’art que je me sens à ma place.

Moi — Je ne savais pas que tu avais étudié en histoire de l’art.

Bianca — J’ai quelques diplômes universitaires, tous dans des domaines d’étude qui ne servent à personne d’autre que moi.

Moi — C’est un choix qui se défend.

Bianca — (Soupire.) Ça ne m’empêche pas de regretter ne pas avoir de compétences plus concrètes et monnayables.

Moi — Mes diplôme n’ont certainement pas plus de valeur que les tiens sur le marché aux esclaves, t’inquiète.

Bianca — (Changeant soudainement de sujet, mais pas de ton; il reste doux et angélique, comme d’habitude.) Bon. Il serait temps pour toi de me dire ce que tu as à me dire.

Moi — Ahem… oui, je n’avais pas pour seule intention de passer un agréable après-midi en ta compagnie.

Bianca — Alors ?

Moi — (D’une voix un peu hésitante.) Ce que je veux, c’est percer le mystère. Ton mystère.

Bianca — Tu veux que je te présente mes excuses pour ce qui s’est passé à votre petite fête de sitcom de décembre dernier ?

Moi — Non. À part blesser mon amoureuse, tu ne m’as rien fait à moi, personnellement. Je veux juste… comprendre.

Bianca — (Croise ses bras.) Comprendre quoi ?

Moi — Ça te vexerais si je te parlais franchement?

Bianca — Essaie toujours.

Moi — Je veux comprendre l’étrange fascination doublée de répulsion que tu causes auprès de tous les gens que j’aime.

Bianca — (Fait la moue.) Répulsion ? C’est en effet très vexant.

Moi — Laisse-moi finir, je t’en prie. Dans le polycule, nous sommes toustes désarmé·es par ta façon de t’exprimer, par le ton que tu emploies, par ton langage corporel qui contredisent souvent – je dirais, presque toujours – ce que tu dis. Je suis sûre que je ne suis pas la première personne à te dire ce genre de chose.

Bianca — (Impassible.) On me l’a dit quelques fois, oui.

Moi — Tu as fait de la peine à Elle et à Roxane. Et il y a des choses que tu as dites que j’aurais pu mal prendre, si tu n’avais pas une telle façon de l’exprimer…

Bianca — (Lève les yeux au ciel.) Je suis toujours dans la vérité, tout simplement.

Moi — Ben tu vois, je n’en suis pas convaincue. Il t’arrive souvent de nous balancer des vérités qui viennent contredire celles que tu nous as dites quelques heures à peine auparavant. Avec toujours le même effet qui, je commence à le croire, est soigneusement calculé.

Bianca — Pfff. Qu’est-ce que tu en sais ?

Moi — Je n’en sais presque rien, justement. D’où mon désir de percer le mystère.

Bianca — Il n’y a aucun mystère à percer. Je suis qui je suis, tout simplement.

Moi — Ça peut te paraître simple à toi, mais je t’assure que pour moi et les autres, c’est loin d’être évident.

Bianca — Si tu le dis.

Moi — Il y a autre chose. Je tiens beaucoup à mon polycule et je ne supporterais pas de le voir éclater en morceaux. Chaque fois qu’il s’élargit, le risque que ça se produise est réel. Je veux que nous restions toustes uni·e et soudé·es… tout en te donnant toute la place qui te revient.

Bianca — (Après un long silence.) Qu’est-ce que tu veux de moi, au juste ?

Moi — Je voudrais te connaître. Voir la vie comme toi tu la vois. Et j’aimerais que tu fasses la même chose pour moi.

Bianca — (Sceptique.) Ah.

Moi — Tu vois, tu es comme une toile expressionniste abstraite. Tu provoques en moi des tas d’émotions contradictoires dont je voudrais saisir le sens. Et… je crois que la réciproque te serait bénéfique, parce que nous aimons toutes deux le même homme.

Bianca — (Après un autre long silence.) Qu’est-ce que tu proposes ?

Moi — Je n’avais pas d’idée claire avant d’arriver au musée, mais là, je me dis que nous devrions partager des bouts de notre quotidien. Tu m’as montré ton amour pour l’art… et moi, je pourrais t’initier à ce qui me passionne. Nous choisirions l’activité en alternance.

Bianca — (Avec son sourire et sa voix angélique habituelles.) Je doute que tu perces un quelconque mystère et que j’apprenne quelque chose à ton sujet que je ne connaisse pas déjà.

Moi — Je ne suis pas de ton avis, mais même si ça s’avère le cas, nous aurons eu l’occasion de passer du temps en bonne compagnie.

Bianca — (Inquiète.) Tu ne m’amèneras pas dans une piquerie ou dans un bordel, n’est-ce pas…

Moi — Ha ! Je risque de te surprendre. Toi aussi, d’ailleurs.

Bianca — (Après un dernier long silence.) J’accepte. Peut-être n’es-tu pas la personne que je crois que tu es. Et puis, ça me fera sortir un peu.

Moi — Marvoulousse ! Tu m’expliques ce qu’il y a dans la salle suivante ?

Bianca — (Avec un sourire et une voix angélique.) Suivez la guide !

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