Où l’on discute encore de littérature et de consentement
(La suite du dimanche bourgeois de l’épisode précédent.)
Bianca — Surtout, il y a des façons à la fois plus subtiles et efficaces d’exprimer l’amour et la tendresse.
Moi — Peut-être, mais la diversité est le sel de la vie, non ?
Bianca — (Sur un ton angélique, mais définitif.) Et aussi celui de la littérature… dans la mesure où les formes sont respectées.
Pierre — Les formes… elles existent pour être subverties, à ce que je sache.
Bianca — Encore faut-il les connaître. Mes études en littérature m’ont inculqué un amour des formes qui depuis guident ma propre pratique d’écriture.
Moi — Oh ! Tu ne m’avais pas dit que tu écrivais.
Pierre — Tu es poète?
Bianca — Non. J’écris des nouvelles.
Moi — Aon ! Intéressant.
Troy — You should read us something! C’est la coutume des dimanches bourgeois.
Bianca — Oh non. Je ne montre mes textes à personne.
Moi — Pourquoi?
Bianca — Parce que c’est quelque chose que je garde pour moi, tout simplement.
Pierre — C’est un choix valide et légitime, mais n’est-ce pas vrai que l’œuvre n’est pas complète si personne ne la lit? Ce sont les lecteurs et lectrices qui lui donnent une grande partie de son sens.
Bianca — J’en suis consciente, mais je le fais par responsabilité éthique.
Moi — Je ne comprends pas.
Bianca — Je ne veux pas blesser les gens qui m’ont nécessairement inspirée et qui se voient malgré eux transformés en personnages de fiction.
Pierre — Tu crois que c’est blessant de se reconnaître dans un personnage de fiction?
Bianca — Pas pour tout le monde, je l’admets. Je ne veux juste pas causer de mal, malgré toutes les bonnes intentions que je pourrais avoir.
Moi — Si tous avaient de tels scrupules, personne ne ferait de littérature.
Bianca — Je me moque de ce que les autres font. L’atteinte à la réputation, c’est sérieux, surtout pour les personnes qui ne sont pas des personnalités publiques et qui n’ont pas demandé à ce que leurs travers soient exposés au grand jour.
Moi — La plupart du temps, quand un auteur ou une autrice s’inspire de ses proches, ces personnes sont les seules à se reconnaître. Si c’est fait correctement, les noms sont changés et les personnages sont minimalement des amalgames de plusieurs personnes existantes, ainsi que des éléments de pure fiction. Je ne vois pas quel tort ça peut causer – surtout pour leur réputation.
Bianca — Même si c’est fait dans les règles de l’art, on peut par inadvertance révéler publiquement un détail qui peut causer de la honte ou du malaise. Cette blessure est réelle, même si la personne est la seule à se reconnaître. C’est pire encore lorsque l’auteurice agit par malice ou esprit de vengeance. Ça devient alors de la cruauté, purement et simplement.
Pierre — Si l’écrivain·e agit par malveillance, c’est beaucoup plus son œuvre qui en souffre que les personnes qui l’ont inspiré·e. Une œuvre crée par esprit de vengeance
Moi — Au-delà de ces considérations, la responsabilité de l’auteurice est de faire en sorte que le personnage transcende la source de son inspiration. Quand en plus les pistes sont brouillées, je ne vois pas quel tort peut être fait, outre de froisser quelques égos.
Bianca — (D’un ton moins angélique que d’habitude.) C’est une question de respect du consentement. Une personne comme toi devrait le comprendre.
Moi — Oh, je comprends, évidemment. Sauf que… devrais-je m’empêcher de diffuser mes œuvres par crainte que quelqu’un se reconnaisse dans un de mes personnages, à tort ou à raison? Ça ne me semble pas raisonnable. Sans compter que je ne vois pas comment je pourrais obtenir le consentement formel de tous les gens que j’ai croisés depuis ma tendre enfance et qui m’ont inspirée.
Bianca — C’est quand même pour cette raison que je ne montre mes nouvelles à personne.
Moi — C’est radical, mais je comprends – mes propres tiroirs débordent de textes que je n’oserais montrer à quiconque. Sauf que lorsque je choisis d’en exposer à la face du monde, je le fais avec tout le soin dont je suis capable.
Bianca — Et si tu heurtes un ou une de tes proches?
Moi — C’est le risque de fréquenter une écrivaine. Et puis, si la personne n’est reconnue que d’elle même, il existe toujours l’option de ne pas lire l’œuvre pour s’éviter des tourments.
Bianca — Et bien voilà. En ne rendant rien public, tout le monde évite des tourments.
Pierre — Dans ce cas, pourquoi écrire?
Bianca — (Tristement, les yeux humides.) Parce qu’on ne peut pas faire autrement.
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