Épisode 9

Où l’on discute de normalité.

Lui — Un verre de vin, avant le souper ?

Moi — Non merci mon amour. Je te prendrais un grand verre d’eau bien froide.

Bianca — (Sur son ton doux et angélique.) Je vais en prendre un, babe. (Sur le même ton, mais s’adressant à Moi.) Ça ne te dérange pas, j’espère ? Je ne voudrais pas que ça te fasse rechuter…

Moi — Han ? Euh… non, je ne suis pas alcoolique. Je n’aime pas trop l’alcool, c’est tout ; je pense que j’ai pris six verres depuis le début de l’année…

Bianca — (Sur son ton de Bianca.) C’est bien, ça. Mieux vaut ne pas tenter le diable, surtout quand on a des antécédents de surconsommation dans la famille.

Moi — (Incrédule, mais décidant de passer outre et de faire dévier la conversation.) Parle-moi un peu de toi, Bianca. J’ai cru comprendre que du es maman de deux filles ?

Bianca — (Encore douce et angélique.) Oui. Je les appelle mes deux miracles.

Moi — Ah ? Tu souffrais d’infertilité ?

Bianca — Oui, les traitements furent un véritable chemin de croix. Heureusement, les grossesses furent tout à fait normales.

Moi — Dans la mesure où il existe quelque chose appelé la normalité.

Bianca — (Plus douce et angélique que jamais.) Je ne m’attends pas à ce que quelqu’un comme toi saches distinguer ce qui est normal ou non.

Moi — Et qu’est-ce que c’est, quelqu’un comme moi ???

Bianca — (Avec un sourire innocent et bienveillant.) Je ne te connais pas encore, Anne, mais de ce qu’on m’a dit, tu es marginale dans tous les sens qu’on peut donner à ce mot.

Moi — Et ça fait de moi une anormale ?

Bianca — (Douce, angélique et imperturbable.) Une marginale. Ce n’est pas une insulte, ce n’est qu’un fait observable.

Moi — Et si moi, ça m’insultait ?

Bianca — (Arborant un large sourire réconfortant.) Tu serais alors une personne qui se sent insultée par la réalité. Je ne suis pas experte, mais ça m’a tout l’air d’un trouble de la personnalité.

Moi — (Complètement flabergastée.) Je ne crois pas avoir un trouble de la personnalité…

Bianca — (Avec l’air d’un ange de miséricorde.) Tu es en thérapie depuis quelques années, m’a-t-on dit… on ne consulte pas pour rien, en général.

Moi — (Les jambes sciées.) Il y a d’autres raisons d’être en thérapie que d’être atteinte d’un trouble de la personnalité.

Bianca (Douce et imperturbable.) Bien sûr. Sauf que les probabilités ne sont pas négligeables qu’une extrémiste politique qui s’adonne à la petite criminalité et à la prostitution ait un trouble trouble oppositionnel avec provocation.

(Moi en perd ses mots. Un long silence s’installe.)

Moi — Et comment s’appellent tes filles ?

Bianca — (Attendrie.) Corine et Aglaé. Ce sont des anges! Si tu les voyais…

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