Épisode 16

Où les pas dans la neige révèlent la lassitude et les peurs enfouies.

(La licorne sonne à la porte de la résidence d’Elle et de Lui.)

Elle — Oh noooooon ! Pauvre Boris qui a affronté la neige pour venir jusqu’ici !

Moi — Il va s’en remettre. Il n’en est pas à sa première bordée. (Moi et Elle s’embrassent.) Prête pour la promenade ?

Elle — Attend, j’ai quelque chose pour le cupcake le plus croquignol de tous les temps !

(Elle ferme la porte et laisse la licorne et son pug sur le pas de sa porte.)

Boris le pug — Sniff-Sniff ! Groink groink ! Sniff-Sniff !

Moi — Je ne te le fais pas dire, mon vieux.

(Elle ouvre sa porte. Elle a enfilé un manteau bleu ciel et en tient une version miniature.)

Elle — Regarde, ma souris en dragée ! Nous allons être assorti·es, Boris le pug et moi !

Moi — (Les yeux au ciel.) Il a déjà deux manteaux. Les vêtements de ce chien occupent plus d’espace que les mien dans ma penderie.

Elle — (Avec son enthousiasme habituel.) Sois donc contente pour lui, poussin grognon ! Il va être fabulousse !

Boris le pug — (Se laissant habiller avec une docilité surprenante.) Sniff-Sniff ! Groink groink ! Sniff-Sniff !

Moi — Tu as dû payer ça un prix de fou.

Elle — Mais nooooooon. Et regarde comme il est bôôôôôôôôô ! Tout ce qu’il avait besoin, c’est d’une styliste.

Boris le pug — Sniff-Sniff ! Groink groink ! Sniff-Sniff !

Moi — Allez, Donatella Versace. C’est l’heure de la promenade. Trois mille pas ?

Elle — Je l’ai fait hier, j’ai mal aux jambes, mais je suis prête à le refaire aujourd’hui. DANS LA NEIGE !

Moi — Ta discipline de fer force l’admiration, ma chérie. Et je dis ça sans le moindre sarcasme.

Elle — (Embrasse la licorne.) Je le savais, ma libellule confite ! Go go go, avant que je ne change d’avis !

(Les deux amoureuses se rendent jusqu’au bout de la rue, puis tournent en direction de l’école primaire.)

Moi — Tu as eu ta réunion d’information de groupe pour ta chirurgie bariatrique hier, n’est-ce pas ?

Elle — Oui. Ça s’est bien passé. Il y a eu une présentation sur l’alimentation où ils on martelé l’évidence que la chirurgie n’est pas une solution miracle, qu’il faut changer ses habitudes de vie et que la chirurgie ne rend pas ces changements plus faciles.

Moi — Ce que tu savais déjà, sinon nous n’aurions pas fait de promenade chaque jour depuis six mois. Même Boris le pug en a bénéficé.

Boris le pug — Sniff-Sniff ! Groink groink ! Sniff-Sniff !

Elle — Oh, j’ai quand même appris des trucs ma panthère en loukoum. Tout d’abord, il faut que j’abandonne les contraceptifs oraux, semble-t-il que c’est contrindiqué.

Moi — Qu’est-ce que sera ta méthode de remplacement ?

Elle — Poussin nigaud est le seul homme avec qui je baise. Ce sera le condom… et la vasectomie s’il peut finir par avoir un rendez-vous !

Moi — C’est quelque chose qu’il aurait dû faire depuis longtemps. Imagine s’il faisait accidentellement un autre miracle à Bianca!

Elle — Maille gode, ce serait un coup de théâtre stupéfiant, digne d’un mauvais web feuilleton, ma musaraigne en réglisse!

Moi — (Avec un large sourire.) Évitons de tenter le diable. Est-ce qu’il y a autre chose que tu dois faire avant le grand jour ?

Elle — Je vais devoir, entre autres, avoir un régime qui se limite presque exclusivement aux protéines liquides trois semaines avant la chirurgie.

Moi — Isssh. C’est radical.

Elle — Oui. J’avoue que ça me fait un peu peur.

(Les deux amoureuses passent devant le parc à côté de l’école en silence. Elle commence à s’essouffler, un peu avant Boris le pug,)

Moi — On coupe par le parc, chérie?

Elle — (Triste.) Oui. Ce ne sera pas aujourd’hui que je ferai plus de trois mille.

Moi — C’est la promenade qui compte, pas la distance.

(Slience.)

Elle — (Triste.) Je suis tellement tannée.

Moi — De marcher ?

Elle — (Soupire.) Non. Je suis tannée des maux de dos, des essoufflements. Je suis tannée d’avoir si peux de choix quand je magasine des vêtements. Je suis tannée de me faire constamment regarder de travers, qu’on parle dans mon dos assez fort pour que j’entende. Je suis tannée des conseils de santé non sollicités, tannée qu’on pense avoir toutes les licences de se mêler de ma santé, de mon alimentation, de ma vie.

(Silence.)

Elle — Et j’ai peur. Peur d’avoir mal.

(Silence.)

Elle — (Pleure.) Et j’ai… j’ai peur de mourir sur la table d’opération.

(Dans un parc enneigé, deux amoureuses enlacées pleurent en silence, devant un pug qui les observent en reniflant.)

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