Épisode 2

Où il est question de fuite, de parasites et d’antifas.

(Fin d’après-midi dans le néo-demi-sous-sol.)

Roxane — Ok. Asteure, passe moi le paille prench.

Moi — Le quoi ?

Roxane — Le paille prench ! Le gros outil avec un poignée rouge, asti !

Moi — (Lui tend le serre-tube.) Ça ?

Roxane — Exact. Je te serre la paillp’ juste un peu, pis… voilà, c’est fait. Fais couler l’eau dans l’sink, yienk pour voir.

Moi — J’ai peur.

Roxane — Fais-moi confiance pour une fois dans ta vie.

Moi — (Nerveuse, puis soudainement ravie.) Miracle ! La fuite a été colmatée !

Roxane — S’il fallait qu’on crie au miracle chaque fois que je répare un évier, on finirait par m’appeler Sainte Roxane de Lisieux.

Moi — N’empêche que tu me sauves la vie, Rox. C’est n’est pas mon crétin de propriétaire qui aurait daigné faire cette réparation.

Roxane — Coudon, toé… t’a juste eu ça, des crétins de propriétaires ?

Moi — No offense pour toi et tes collègues, mais ma modeste opinion est que ce sont tous des parasites. J’ai même écrit un chanson à ce sujet.

Roxane — Si tu t’étais pas mise dans la tête l’idée de faire la tournée de toute les taudis d’la ville tu aurais peut-être une opinion différente. Pourquoi t’es partie de ton demi-sous-sol, déjà ?

Moi — Parce que mon crétin de propriétaire de l’époque avait vendu l’immeuble à un type qui a eu la riche idée d’y loger tous ses enfants, alors je me suis retrouvée à la rue avec mes maigres possessions, mes cent boîtes de livres, mes trois chats, Boris le pug et mon agoraphobie.

Roxane — T’aurais pu emménager chez ta blonde ou chez ton chum.

Moi — Il y avait de la place pour moi ni chez Lui, ni chez Blondine.

Roxane — C’est pas ça qu’elle m’a dit.

Moi — C’est compliqué, Rox.

Roxane — Entéka. C’est pas comme si c’était de mes affaires, han. Pis c’est alors que t’es allée vivre avec les hippies, right?

Moi — C’est un raccourci grossier, mais oui, je me suis ramassée à Saint-Pierre dans une maison ancestrale avec un groupe de charmants jeunes gens qui formaient une commune polyamoureuse. Je me suis consolée de mon expulsion en participant à quelques séances de sexe de groupe et d’assemblée d’autogestion des tâches ménagères.

Roxane — Côlisse. Un vrai cauchemard.

Moi — Nah, ça fonctionnait très bien. Sauf pour ma motion pour refiler la responsabilité du récurage des chiottes à quelqu’un d’autre. Elle a été rejetée à l’unanimité moins une voix.

Roxane — Ha ha ha ! Pis pourquoi t’es partie de là ?

Moi — Le propriétaire de la maison de Saint-Pierre a décidé de la vendre à un petit couple cute de fonctionnaires au brushing impeccable qui, parce qu’en télétravail, avaient eu l’idée originale de s’installer à la campagne pour profiter du grand air et faire des dizaines de kilomètres chaque weekend parce qu’ils s’ennuient de leur querisse de restos de bobos. Je me suis donc retrouvée à la rue (en gravier) avec mes cinq ex-partenaires de sexe oral et de corvées domestiques, mes chats, Boris le pub, mes livres, mon agoraphobie, une chlamydia asymptomatique et une prescription d’antibiotiques.

Roxane — C’est ça qui arrive quand on se frotte continuellement sur des crottés. Pis c’est là que t’a échoué dans ton nouveau taudis.

Moi — Je n’ai pas eu le choix de retourner en ville dans le néo-demi-sous-sol. C’est une exagération de le qualifier de taudis. Il est juste un peu plus délabré que celui que j’avais initialement quitté… avec un loyer presque deux fois plus cher.

Roxane — Fais toé pas des accroires, c’est un 100% legit taudis, ton néo-demi-sous-sol. Pis pourquoi tu dis que ton landlord actuel est un crétin?

Moi — Le jour même de mon aménagement, mon nouveau propriétaire, un type qui sentait l’ail et qui m’a demandé si je croyais en Jésus pendant que je signais mon bail, m’a informé qu’il avait mis la maison en vente – ce qui m’a plongé dans un désespoir sans nom. Est-ce que j’allais encore me retrouver à la rue avec mes livres, mes chats, ma prescription à moitié prise d’antibiotiques et celle, pas encore entamée, d’Ativan?

Roxane — Asti que t’as le don du drame.

Moi —  Heureusement, le propriétaire suivant était un dude à la dentition de requin qui s’est présenté chez moi en Porche 911. Il m’a assuré qu’il avait acheté « la cabane » pour faire « un investissement », qu’il l’avait eue « pour une bouchée de pain » et que tout ce qu’il voulait, c’était « des locataires qui ne fument pas de pot, qui ne font pas des clients et qui payent leur loyer le premier avant midi ». Il m’a ensuite longuement expliqué que midi une minute, c’est l’après-midi et que loyer est à ce moment-là en retard.

Roxane — Y’avait pas tort, tsé.

Moi — Sur le pas de ma porte, il m’a prévenu que si ça se mettait à sentir la litière ou que si je me mettais à recevoir des invités, qu’il considèrerait ça comme une rupture de contrat. Il n’a pas osé mentionner le tribunal administratif du travail, mais je voyais bien que ça lui brûlait les lèvres. Bref, un jeune homme aussi dynamique que sympathique — ce qui est synonyme de crétin. Son logement tombe en lambeaux, l’air passe à travers les fenêtres, l’isolation est déficiente, toutes les plaques des interrupteurs sont recouvertes d’une croute de peinture qui ne correspond pas à celle des murs, les robinets fuient et les plafonds ont de larges cernes jaunâtres. Sans compter le drain de l’évier de la cuisine coulait.

Roxane — Jusqu’à ce que Saint Roxane de Lisieux vienne te sauver le cul.

Moi — Tu seras éternellement dans mes prières, sainte Rox. Avec la quantité de mots d’église que tu profères, tu en auras bien besoin.

Roxane — Tsé, pitoune, si t’étais plusse fine avec tes proprios, peut-être qu’ils auraient envie de retaper ton appart. C’est pas en le regardant de haut avec tes airs d’intello méprisante que te vas avoir des faveurs de sa part.

Moi — Je le regarde de haut ? Moi ? C’Est tout le contraire ! Je suis sûre qu’il s’imagine faire partie de l’élite éclairée de la société et qu’il me considère comme une moins que rien, juste parce que je n’ai pas les moyens ni le crédit de me loger ailleurs que dans son coqueron. Et ça, c’est sans compter qu’il arrête pas de me faire chier avec mes activités supposément illégales – qui pourtant se résument à recevoir quelques amants qui aiment se faire donner la fessée, un plug enfoncé dans l’arrière-train.

Roxane — Je pensais que tu travaillais pour Maîtresse SD…

Moi — Je m’occupe de certains réguliers on the side. Ça me permet de payer mon loyer à onze heures cinquante-huit précises. Chaque fois que je vois mon crétin de propriétaire – et je le vois souvent, on dirait qu’il aime venir renifler la misère, ça doit être un de ses kinks – il ne manque jamais de me rappeler que sa grandeur d’âme est tout ce qui l’empêche d’appeler les flics et m’expulser manu militari.

Roxane — (Agac.e.) Tu sais pas ce que c’est d’être propriétaire. C’est pas toutes les locataires qui sont propres comme toé. Si tu savais le nombre de fuckers qui ont scrappé mon bien et qui ont querissé leur camp sans payer leur loyer. C’est à s’écoeurer de rendre service aux gens en leur fournissant un toit pour vivre.

Moi — Come on ! Tu ne leur fournit pas un toit pour vivre. Tu accapares un besoin essentiel pour en tirer un profit.

Roxane — (Soupire.) Laisse faire, on s’entendra jamais là-dessus. Hey ! Veux-tu voir le nouveau tatoo que je vais me faire faire? J’hésite entre le mollet gauche et juste au-dessus du poignet droit.

Moi — C’est pas mal juste ces bouts de peau qui ne sont pas encore encrés, han.

Roxane — (Pose son téléphone sur la table.) Tchèque! C’est moé qui a fait le design!

Sur un téléphone posé sur une table, l'image que Roxane veut se faire tatouer. Il s'agit de l'habituel logo antifasciste, mais avec le texte "ANTIFA EN TABARNAK" et "ALLEZ TOUTE CHIER MES ASTIS DE MONGOLS".

Roxane — Cossé que t’en penses, pitoune?

Moi — (Après une longue pause consacrée à mettre des gants blancs.) Tu sais, Rox, je suis la première à me réjouir de ton virage idéologique à 180°. Je suis contente – non, soulagée – que tu aies cessé de parler comme un chroniqueur d’extrême-droite.

Roxane — C’est quand ces astis de mongols se sont mis à menacer les trans comme Troy pis a vouloir nous enlever le droit de faire de cossé qu’on veut avec nos corps de femmes que je me suis mise à les haïr, les côlisse de rats de fascistes à marde ! Qui s’essayent de déporter du monde comme Ousmane, yienk pour voir! M’a leur kicker dans les gosses jusqu’à ce que leur micro-pénis leur remonte dans’ gorge!

Moi — (Aussi diplomatiquement que possible.) Oui, bien sûr, tu as raison de t’emporter. Sauf que… ben tu vois, «antifa» (En mimant des guillemets avec ses doigts.) C’est la fiction qu’entretient l’extrême-droite pour dépeindre les antifascistes comme un groupe terroriste violent. Tu devrais utiliser «antifasciste», pour indiquer que tu ne marches pas dans leur stratagème à la con.

Roxane — C’est un tatoo, manne. C’est normal que je veuille raccourcir.

Moi — Aussi, «mongol»… c’est à la fois raciste – si tu parles des personnes originaires de Mongolie – et capacitiste – si tu parles des personnes atteintes de trisomie.

Roxane — Ah tabarnak ! Tout le monde comprend que c’est pas les handicapés ou les Chinois que je veux insulter. Come on !

Moi — Mets-toi à la place des personnes en situation d’handicap, juste un peu.

Roxane — Y’a personne qui respecte plus les cripples que moé !

Moi — Enfin… je ne suis pas certaine que c’est une bonne idée d’inscrire tes convictions antifascistes de façon indélébile sur ta peau. Comme je te connais, tu vas te lancer dans des actions sans réfléchir et le jour où les flics t’attraperont, ce sera difficile de nier que tu es une antifa assoiffée de sang et égorgeuse de bébés. C’est comme si tu faisais la moitié de leur travail à leur place.

Roxane — (Dépitée.) Y’a vraiment aucune façon de te faire plaisir, toé, han.

Moi — (Avec un sourire timide.) Ben… tu pourrais regarder ce tiroir qui coince.

Roxane — (Hausse les épaules et attrape sa boîte à outils.) Je m’attendais à ce que tu me demandes de lucher ta plotte, mais ok, c’est pas mal moins fatiguant.

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