Épisode 36

Où on reçoit la confirmation que punk is not dead

Roxane — Côlisse. Y’a pas une plaque de switch qui a pas été peinturé dessus dans ton appart.

Moi — Inutile de me le rappeler. Je les remplacerais si j’avais le cash, mais à huit dollars pièce…

Roxane — J’en ai peut-être pour toé dans mon truck, m’a tchèquer ça tantôt. Bon, cossé qu’il a, ton thermostat?

Moi — Tu ne trouves pas qu’il fait anormalement froid dans cette pièce ?

Roxane — T’es tellement pauvre, je me disais que tu voulais sauver sur ton bill d’Hydro. Tapeu, m’a regarder ça dret là.

(Roxane enlève le boîtier du thermostat, dévisse des trucs, tire sur des fils.)

Moi — Et puis ?

Roxane — C’est rien, toune. Tu vois, la lame bimétallique ? Ben tout est si crotté que les contacts ne se font plus. J’va d’abord nettoyer toute la patente, pour moé ça va t’être suffisant et t’auras pas à remplacer de pièces.

Moi — Yééé ! Mes extrémités vont cesser d’être cyanosées !

Roxane — Ha ha ha ha ! Ça fait un querisse de boutte que je les ai pas vues, tes extrémités !

Moi — C’est parce que ça fait «un querisse de boutte» que je ne me suis pas prélassé dans le spa de ton chalet.

Roxane — C’est vrai que ça fait longtemps que je n’ai pas reçu votre gang. Dis-moé pas que ça te manque ?

Moi — (Un peu tristement.) Je m’ennuie que tout le polycule soit rassemblé. Et ce qui me chagrine, c’est que j’ai l’impression qu’il n’y a que moi à qui ça manque.

Roxane — (Pendant qu’elle finit d’enlever la crasse qui s’était infiltrée dans le thermostat.) On a toutes des vies compliquées, toune. C’est normal que ça soit pas facile de rassembler toute ce beau monde-là dans le même spot.

Moi — Je sais. Sauf qu’avant, le polycule faisait l’effort pour de rassembler.

Roxane — On vieillit pis on change. Arrête de t’accrocher au passé pis toute va mieux aller pour toé.

Moi — Si on m’avait dit il y a quelques années que tu allais un jour me prodiguer des perles de sagesse…

Roxane — Tu m’as toujours sous-estimée.

Moi — Je dirais plutôt que ça m’a pris du temps pour te connaître vraiment.

Roxane — Ouain. C’est peut-être réciproque, dans le fond.

(Roxane remonte le thermostat silencieusement, puis dit.)

Roxane — Heille ! Je te l’ai pas dit : je vais reformer Les Condylomes.

Moi — (Stupéfaite.) Han ??? Mais pourquoi donc?

Roxane — Ben d’abord parce qu’on avait eu un pas pire succès quand on a fait notre premier show.

Moi — Qui fut aussi votre avant-dernier, parce que vous avez joué seulement une autre fois, pendant ton mariage.

Roxane — Ouain. Disons que la pandémie a un peu tué notre carrière.

Moi — (Sur un ton sarcastique.) Une perte immense pour l’humanité, c’est indéniable.

Roxane — Je le sais que tu me niaises, asseye même pas. Anywho, je jasais avec Coralie l’aut’ soir pis a me disait que les activités de surveillance des faf locaux de son groupe seraient plus efficaces si y’avait un peu plus de moyens. Faque moé, j’ai eu une ossétie de bonne idée: un show bénéfice !

Moi — Attends… tu veux vraiment remonter sur scène avec ton défunt groupe pour financer des activités antifascistes?

Roxane — Ben kiens. Ce serait joindre l’utile à l’agréable.

Moi — L’agréable étant ?

Roxane — Arrête de me niaiser, je sais que tu vas être assise au premier rang.

Moi — (Hausse les épaules.) Le pire, c’est que c’est vrai.

Roxane — Ben c’est ce que je disais. (Joyeuse.) Les Condylomes sont de retour! PUNK IS NOT DEAD, TABARNAK !

Moi — Je vais sûrement y aller accompagnée de Bianca.

Roxane — (Sous le choc.) T’es tu rendue folle, tabarnak ?

Moi — Assez folle pour avoir fait un pacte avec elle. Je l’accompagne à une de mes activités, elle m’accompagne à l’une des miennes et nous faisons un effort mutuel pour apprendre à nous connaître et passer par-dessus nos différences.

Roxane — Un fucking pacte avec le diable. Ossetie, j’ai mon voyage.

Moi — C’est peut-être un pacte faustien, mais jusqu’à présent j’en récolte les dividendes.

Roxane — Je sais pas c’est quoi un «pacte faussien» et je m’en câlisse. Bianca, à m’énarve pis j’vois pas comment ça pourrait changer.

Moi — Tu sais, Rox, toi aussi tu m’énervais au début. Et devine quoi? J’ai fait des efforts pour apprendre à te connaître et là, je vais avec plaisir d’écouter crier tes insanités dans un micro. J’aurais très bien pu dire «je m’en câlisse», mais j’aurais manqué quelque chose d’important dans ma vie.

Roxane — Ouain.

Moi — L’empathie, c’est punk en querisse.

Roxane — (Avec un sourire narquois.) Depuis quand tu sais c’est quoi qui est punk pis c’est quoi qui l’est pas, madame mots à dix piasses?

Moi — Depuis que je suis groupie d’une chanteuse punk mal engueulée.

Roxane — (Attendrie.) Aon… ça me fait plaisir que tu dises ça, toune. Si c’est ça que tu veux, tu l’amèneras avec toé, ta crackpot. Je vas lui montrer c’est quoi, de la bonne musique!

Moi — Elle ne s’en remettra pas, c’est certain.

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