Épisode 41

Où l’on discute d’étain et de tuba.

Moi — Ça doit faire une décennie que je n’ai pas visité un antiquaire.

Bianca — Il ne se passe pas un mois sans que je ne le fasse. J’ai fait de belles trouvailles au fil du temps.

Moi — Wah ! Tu as vu cette tasse en argent ? Quarante dollars… c’est une sacré aubaine.

Bianca — (Prend l’objet, l’observe, le soupèse, le tapote, puis le remet sur la table.) C’est du toc et pas une aubaine du tout.

Moi — C’est écrit « argent » sur l’étiquette…

Bianca — C’est de l’étain.

Moi — Comment tu peux savoir ?

Bianca — L’étain est plus terne et gris que l’argent. Il est plus léger et sa texture plus souple. Tu vois les rayures, ici? C’est un l’usure typique d’un objet en étain. Et le son sourd qu’il a fait quand je l’ai cogné sur la table… ce sont des signes qui ne trompent pas.

Moi — Ok… Je ne te savais pas si experte.

Bianca — Le meilleur truc, c’est de chercher la mention « 925 » ou « Sterling » sur l’objet. Il n’y a sur cette tasse que la marque du fabricant. Je suis certaine que tu trouverais une tasse neuve en étain sur internet au même prix.

Moi — (Soupire.) C’est ce qui se passe quand on est éternellement fauchée. On ne développe pas ce genre d’expertise et on se fait systématiquement avoir.

Bianca — (Hausse les épaules.) Les pauvres se font continuellement avoir. Mieux vaut ne pas l’être.

Moi — Ah ça… c’est une lapalissade, han. Je me console en me disant que ma vie sexuelle est riche.

Bianca — (Sur son ton angélique habituel.) Peut-être riche dans le sens que tu as de multiples partenaires, mais la richesse relationnelle ne dépend pas du nombre.

Moi — Je ne dis pas le contraire.

Bianca — Tu vois, moi, je suis monogame et ma libido est dans la norme. Je me consacre à ma relation avec Mathieu, qui devient chaque jour un peu plus profonde.

Moi — Encore le discours de la normalité, han ?

Bianca — Penses ce que tu veux, mais les relations amoureuses des humains sont monogames depuis des millénaires et ça ne les a pas rendus malheureux pour autant – bien au contraire.

Moi — Mathieu est poly, pourtant. Ça ne te dérange pas?

Bianca — En ce moment, pas trop, parce que je ne peux pas me consacrer entièrement à lui — à cause de mes filles, de la garde et tout ça. À long terme, toutefois… ce sera à voir.

Moi — (Pensive.) Quand je dis que j’ai une vie sexuelle riche, je ne veux pas dire que je collectionne les relations. Enfin, pas nécessairement.

Bianca — Qu’est-ce que tu veux dire, alors ?

Moi — Tout simplement que je suis heureuse et épanouie. Que mes besoins sont comblés.

Bianca — (Lève les yeux au ciel.) Le sexe, ce n’est pas un besoin. On peut très bien vivre sans – les personnes asexuelles sont là pour en témoigner. Tu devrais le savoir, puisque tu es en relation avec Ousmane.

Moi — Bien sûr.

Bianca — Si quelqu’un dans une relation monogame a envie d’avoir des orgasmes, ce quelqu’un n’a nul besoin de partenaire pour en avoir. On peut avoir une vie sexuelle parfaitement satisfaisante tout en ayant un·e partenaire qui a moins de libido que soi. Ou pas du tout.

Moi — Possible, en effet.

Bianca — Surtout : personne ne doit de sexe à quiconque. Personne n’a de contrôle sur le corps des autres. C’est le patriarcat et la culture du viol qui nous a mis dans la tête l’idée du devoir conjugal.

Moi — Je suis d’accord.

Bianca — (Sourit angéliquement.) Je suis contente de voir que tu est d’accord avec moi. C’est rare que tu l’admets.

Moi — Je suis presque d’accord avec toi, en fait. Je vais te donner un exemple. On peut très bien vivre sans écrire. Ce n’est pas un besoin, mais si je ne le faisais pas, je serais très malheureuse.

Bianca — Ça n’a rien à voir. Écrire, ce n’est pas une activité relationnelle.

Moi — Oula, quelle déclaration de la part de quelqu’un qui a étudié en littérature.

Bianca — Écumer les boutiques d’antiquités me rend heureuse et je n’ai pas besoin de compagnie pour le faire. Écrire, c’est la même chose. Si tu es en couple monogame et que ton ou ta partenaire n’a aucune envie d’écrire ou même de te lire, ça ne t’empêche pas de noircir cahier après cahier et d’être parfaitement heureuse.

Moi — Changeons d’exemple. Disons que je suis en relation monogame et que ce qui me rend heureuse, c’est jouer du tuba.

Bianca — Joie simple s’il en est une.

Moi — Et bruyante à souhait. Je peux avoir du plaisir à souffler dans mon instrument seule à la maison, mais à un moment donné, jouer du tuba toute seule a ses limites. Je vais vouloir jouer avec d’autres personnes, me joindre à un orchestre. Si ma partenaire de vie ne joue pas de musique, est-ce que je vais devoir continuer de baver dans mon tuba toute seule parce que la musique n’est pas un besoin et que je ne peux pas m’adonner à mon art à l’extérieur du couple?

Bianca — Ta comparaison est boiteuse, voire baveuse.

Moi — C’est pourtant la même chose. On peut très bien être en couple avec quelqu’un qui n’a aucune envie sexuelle et on ne peut pas exiger de sexe de la part de cette personne, puisqu’on n’a aucun droit de contrôle sur le corps des autres.

Bianca — Tu ne fais que reformuler ce que je dis.

Moi — Oui, mais le contrôle des corps, ça va dans les deux sens. Le partenaire qui n’en veut pas de sexe ne peut pas forcer l’autre à être abstinent ou abstinent.

Bianca — (Sur le ton angélique de l’évidence.) Ce partenaire reste abstinent s’il l’aime vraiment.

Moi — Donc le sexe n’est pas un besoin, mais l’abstinence de l’autre l’est ?

Bianca — C’est comme ça que fonctionne l’amour.

Moi — C’est comme ça que fonctionnent les relations monogames, plutôt.

Bianca — Je vois où tu veux en venir et je ne suis pas d’accord du tout. La sexualité, ce n’est pas un hobby, une occupation comme tant d’autres, comme jouer du tuba. C’est le plus haut niveau d’intimité entre deux personnes et n’a rien à voir avec les instruments à vent. Ça ne se partage pas comme ça avec n’importe qui, ce n’est pas un geste banal et sans conséquences. Je dirais même que c’est de l’ordre du sacré.

Moi — Donc, le sexe n’est pas un besoin, mais c’est aussi sacré ? Ne trouves-tu pas que c’est un peu contradictoire ?

Bianca — Pas du tout.

Moi — On ne va pas s’entendre sur le sujet, de toute évidence. Pour moi, le sexe me rend heureuse; c’est important dans ma vie et pour cette raison, je n’entrerais en relation amoureuse avec quelqu’un qui exigerait de moi de limiter ma sexualité à un·e partenaire – ou à aucun·e, parce que le sexe ne l’intéresse pas. J’ai un amoureux asexuel et je l’aime de tout mon cœur; je n’ai aucun droit sur son corps et sa sexualité. Lui non plus: mon corps m’appartient et j’en dispose comme bon me semble.

Bianca — Et si le fait que tu ailles voir ailleurs le rend triste? Si la fidélité est importante pour lui ?

Moi — C’est qu’il ne m’aime pas vraiment, comme tu dis. Moi, je dirais que nos désirs sont incompatibles et qu’il vaudrait mieux ne pas poursuivre la relation.

Bianca — Même si c’est le bonheur et l’harmonie dans tous les autres aspects de votre vie ?

Moi — Dans mon cas – et jusqu’à nouvel ordre, parce qu’on change dans la vie – oui. Personne ne peut m’empêcher de jouer du tuba avec tous les orchestres qui me plaisent et qui désirent mes talents.

Bianca — Ça a le mérite d’être clair.

Moi — Oh yes. Je ne joue pas du pipeau, moi.

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