Épisode 54

Le serveur — Tout va bien ici? Avez-vous besoin de quelque chose?

Troy — Ça va pour moi.

Le serveur — Et monsieur? Madame?

(Silence. Lui et moi arborons un sourire niais.)

Troy — Euh… Anne?

Moi — Quoi?

Troy — Le serveur vous demande si vous voulez boire autre chose.

Moi — Hein? Euh… Non, ça va. (Je donne un coup de coude à mon chum.)

Lui — Aie ! Oh. Rien pour moi non plus, merci.

Le serveur — Faites-moi signe si vous voulez quelque chose.

(Silence. Lui et moi regardons Troy béatement.)

Troy — Vous avez la permission de dire quelque chose, vous savez.

Lui — Oui, bien sûr. C’est juste que nous sommes un peu…

Moi — Très, même…

(Silence. Retour des mines ahuries.)

Troy — Ok… Là je commence à trouver ça awkward

Moi — Oh non! Excuse nous, Troy! C’est qu’on n’a pas l’habitude de se trouver devant un tel étalage de beauté masculine. Je suis comme… stupéfaite.

Troy — Je sais que je suis passable, mais franchement, vous ne trouvez pas que vous exagérez un peu?

Lui — Passable… le mot est bien choisi. Tu passerais pour un dieu grec.

Moi — Pour l’Apollon du Belvédère !

Lui — Non ! Pour le David de Michel-Ange – à cause de la coiffure.

Troy — Ok, je vous plais. On ne pourrait pas «passer» à un autre sujet de conversation? Qu’est-ce que je raconte… on ne pourrait pas juste COMMENCER à discuter ?

Moi — Bien entendu, nous sommes là pour ça… pour faire connaissance…

Lui — Oui… connaissance… et pas juste plonger dans tes yeux et…

(Troy claque des doigts, comme un hypnotiseur qui veut réveiller son sujet.)

Troy — Focus, mes chéris.

Moi — Je vais regarder mon verre, tiens. Je pense que ça va aider.

Lui — Moi aussi. Surtout que je sens mon hétérosexualité fondre comme ces glaçons dans mon scotch…

Troy — On va discuter de vos loisirs, tiens. Ta blonde m’a dit que tu joues de la guitare… c’est intéressant, ça.

Moi — Et du piano. Il a fait le conservatoire!

Lui — Je suis un drop-out du conservatoire, pour être précis. De toute façon, le programme imposé m’embêtait ; tout ce que je voulais juste jouer du jazz…

Troy — Aon! Des doigts de pianiste… Ça, c’est excitant.

Moi — Il a aussi un gros pianiste.

Troy — Ha ! Ha ! Ha !

Moi — Comme dans la blague du type qui sort un piano miniature de son sac et qui dit le dépose sur le zinc en disant au barman…

Lui — Arrête donc, tu vas le rendre aussi mal à l’aise que moi.

Troy — Ben non, voyons. C’est lorsque vous me regardez en bavant que vous me rendez mal à l’aise, pas quand vous blaguez!

Moi — De toute façon, chéri est encore plus habile de la langue que des doigts.

Troy — Ah? Intéressant…

Moi — Raconte lui ta théorie passionnante sur le cunnilingus, mon amour.

Troy — Je suis tout ouïe.

Lui — C’est juste que pour moi, lécher une fente, c’est comme interpréter un standard de jazz.

Troy — Ah oui?

Lui — Oui. En jazz, il y a des compositions très souvent jouées, reprises, réarrangées et détournées, si bien qu’elles deviennent des bases toujours renouvelées d’arrangements et d’improvisations. Quand un jazzman…

Moi — … ou une jazzwoman…

Lui — … ou une jazzwoman interprète un standard, il ou elle va jouer le thème en ayant une bonne idée de la direction générale de la pièce, de comment la commencer et comment la finir. Il a alors recours au langage du jazz – une accumulation de styles, de références, d’accords, de gammes et de motifs pour amener la pièce dans des zones nouvelles et inconnues, si bien que jamais le même standard est interprété deux fois de la même manière. Et quand c’est joué en groupe, chaque partenaire entre en dialogue avec les autres, chacun apporte sa contribution pour faire avancer l’œuvre collectivement – jusqu’au dénouement final.

Troy — Et quel est le rapport avec le sexe oral?

Lui — La démarche est similaire. Le cunnilingus, c’est un standard de la sexualité. Il a ses figures imposées : des mouvements de rotation de la langue, des effleurements, des suçotements, des mordillements, des pénétrations dans l’entrée du vagin, des caresses sur le périnée et autour de l’anus, mais l’ordre d’exécution, la force ou la douceur des caresses, leur répétition et les zones qui sont plus ou moins stimulées relèvent à la fois de l’improvisation et du dialogue non-verbal qui s’installe avec la partenaire…

Moi — … ou le partenaire qui a une vulve de monsieur…

Lui —  … ou le partenaire qui a une vulve de monsieur – même si ça ne m’est jamais arrivé jusqu’à présent. Si bien que d’une partenaire à l’autre et même d’une fois à l’autre avec la même partenaire, le cunnilingus n’est jamais le même. Il se termine parfois par une douce et longue jouissance en point d’orgue, parfois par un court et violent orgasme fortissimo comme une explosion, parfois par une suite de climax en staccato qui s’enchaînent jusqu’à épuisement… et c’est aussi très satisfaisant pour le donneur, qui a l’impression d’avoir contribué à une œuvre commune – comme une course tourbillonnante vers les étoiles.

Troy — Wow.

Moi — N’est-ce pas?

Troy — Et c’est aussi bon que ça laisse entendre?

Moi — (Je fais oui de la tête.)

Troy — Ok. Là, j’ai vraiment envie que tu joues Body and Soul entre mes cuisses.

(Je me lève et les prends tous deux par la main.)

Moi — Venez chez moi, la scène de ma chambre à coucher est prête pour un jam session.

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