Épisode 122

Moi — Allô ?

Lui — Anne ! Qu’est-ce qui se passe, encore ?

Moi — Rien de bien grave, ne t’inquiète pas.

Lui — Pourquoi je suis toujours le dernier à tout apprendre ? Je vais finir par le prendre personnel…

Moi — J’ai décidé de sortir Roxane de ma vie. Enfin… autant que je peux sortir une métamour de ma vie.

Lui — J’aurais dû te dire que cette histoire de rencontre en terrain neutre était une mauvaise idée.

Moi — Tu crois que je ne le savais pas ? Notre chérie a fait comme d’habitude et a obtenu de moi tout ce qu’elle voulait. Sauf que cette fois-ci, ça lui a pété au visage de façon grandiose…

Lui — Et là… est-ce qu’elle est avec toi ? Parce qu’elle n’est pas rentrée au travail et qu’elle m’a laissé des messages confus sur ma boîte vocale…

Moi — Oui, elle est ici. On a réglé toute cette histoire comme on le fait toujours : par une très longue discussion, suivie d’une baise frénétique et larmoyante.

Lui — Alléluia, alors.

Moi — Amen.

Lui — Je t’avoue que j’ai quand même eu peur. Je me demande si tu serais restée ma blonde si tu avais rompu avec Elle…

Moi — Ben voyons… bien sûr que oui ! Tu n’es pas son accessoire, une excroissance de sa personne… tu es mon amoureux à part entière, avec ou sans elle.

Lui — Ça me rassure que tu me dises ça, mais franchement, je préfère ne pas penser à l’éventualité que notre triade explose. Ça me fait juste trop freaker.

Moi — Il faut faire comme s’il n’y avait pas de fortes probabilités que ça arrive, c’est tout.

Lui — C’est peut-être ça que ça veut vraiment dire, « aimer » : faire comme s’il n’y avait pas de fortes probabilités que ça chie.

Moi — Ouain…

Lui — En tout cas. On n’est pas polyamoureux pour se simplifier la vie, ça c’est certain.

Moi — Ce n’est pas Platon qui disait que la seule façon de ne pas souffrir, c’était de ne jamais rien dire, ne jamais rien faire et de mourir ?

Lui — Je pense que c’était plutôt la seule façon de ne jamais se tromper… ou de ne jamais dire de conneries, je ne sais plus. Je fumais trop de weed au cégep pour que je puisse me rappeler en détail de mes cours de philo.

Moi — Ha ! Je dirais plutôt que c’est le weed que tu fumes maintenant qui fait que ta mémoire flanche !

Lui — Meh. On tue la douleur comme on peut, han.

Moi — Justement. L’amour, c’est désirer pour l’autre de la même façon que l’on désire pour soi-même. C’est dire : « Je veux que tu obtiennes ce dont tu as besoin, ce que tu souhaites, ce que tu désires et je veux que tu sois épargné de ce que tu ne veux pas… exactement comme moi je ressens mes propres désirs, mes propres besoins et mes propres peurs ». Non pas que je désire les mêmes choses que toi, mais je désire que tu sois comblé de la même façon que je désire pour moi-même.

Lui — Je vois pas le rapport avec la souffrance.

Moi — C’est pourtant évident. Si l’amour est cette forme puissante et folle d’empathie, ça veut dire qu’aimer, c’est nécessairement doubler sa souffrance.

Lui — Oh.

Moi — L’être aimé va connaître des échecs comme n’importe qui et si on a cette empathie folle pour lui, ses échecs s’ajoutent aux nôtres.

Lui — Peut-être… mais on double potentiellement notre plaisir, aussi. Sinon… à quoi bon.

Moi — Oui… mais il faut quand même avoir l’honnêteté de reconnaître que l’un va avec l’autre.

Lui — Si je suis ton raisonnement, nous qui aimions plus d’une personne à la fois… nous triplons ou quadruplons notre souffrance.

Moi — C’est pour ça que l’amour, c’est toujours une tragédie.

Lui — Belle perspective. Aussi bien suivre le conseil de Platon et se laisser crever tout de suite.

Moi — Au contraire. Le tragique, c’est l’essence de la vie. Les petites personnes n’ont pas de courage et donc ont de petites ambitions – et ne sauront jamais ce que c’est, l’amour.

Lui — Là, tu me perds.

Moi — Le courage, c’est avoir peur et agir quand même. C’est savoir que la souffrance sera le salaire de nos gestes et néanmoins les poser, en toute connaissance de cause. Aimer exige du courage, car l’empathie folle de l’amour implique nécessairement la souffrance. C’est ça, la tragédie : accepter la forte possibilité de l’échec pour accepter l’amour… et la vie, par le fait même.

Lui — Ce que tu dis est tellement romantique que ça me fait presque saigner du nez.

Moi — Romantique… je ne sais pas. Je dirais plutôt terriblement lucide. Je suis une toute petite femme, mais je ne suis pas petite au point de refuser l’amour. J’ai l’ambition d’aimer follement et j’ai l’honnêteté de reconnaître que ça va probablement finir en crash and burn.

Lui — En s’y mettant à trois, peut-être qu’on pourra avoir le plus beau, le plus spectaculaire des ratages.

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