Épisode 213

(On frappe à la porte du demi-sous-sol.)

Moi — C’est lui !

Lui — (À Troy.) Je ne l’ai pas vue aussi excitée depuis… je ne sais plus quand.

Troy — C’est une affaire d’écrivains. Je pense qu’on ne peut pas comprendre.

Pierre — Bonsoir…

Moi — Bienvenue au demi-sous-sol, Pierre.

Troy — Sweetie ! Had any trouble finding the place? (Il l’embrasse.)

Pierre — Non, pas du tout… j’habite dans le quartier juste à côté, alors…

Troy — Tu connais déjà Mère courage…

Lui — Heureux de te revoir, Pierre.

Troy — Et voici sa blonde…

Elle — Enchantée ! J’aime ta barbe… poivre et sel, c’est vraiment craquant !

Pierre — Merci ! Je me demandais justement si je devais la raser…

Troy — Don’t you dare do such a thing! Nous avons ici Judith… mais tout le monde l’appelle Blondine.

Blondine — Bonsoir Pierre. Je suis vraiment contente d’enfin te rencontrer.

Pierre — Moi aussi. Troy m’a beaucoup parlé de vous tous.

Moi — Et en plus, il en manque. Ousmane n’a pas pu venir, il est à Toronto pour le travail en ce moment.

Elle — Et il manque Roxane ! C’est dommage, j’aurais vraiment voulu te la présenter !

Pierre — Et moi, la rencontrer.

Moi — (En aparté.) Nan, probablement pas.

Elle — (En me donnant un coup de coude dans les côtes.) J’ai entendu, tsé.

Moi — (Dans l’intention flagrante de faire dévier la conversation.) Tu voudrais boire quelque chose ?

Pierre — J’ai apporté quatre bouteilles de Brouilly…

Moi — Je vais aller chercher des verres et on va trinquer à notre rencontre !

Troy — Attendez, je viens vous aider.

Elle — Yééé ! On boit jusqu’à en perdre la tête ! Et les sous-vêtements !

Lui — Je propose un toast à nos deux tourtereaux. À Pierre et à Troy !

Nous tous — Santé !

(Deux bouteilles de vin plus tard, l’atmosphère s’est passablement réchauffée dans le demi-sous-sol. Elle et Lui, enlacés sur le sofa, se roulent des pelles ; Troy et Pierre se font des mamours sur la causeuse ; je suis derrière Blondine et je la fais boire en lui embrassant la nuque.)

Moi — Pierre, Troy m’a lu un de tes textes… tu sais, la géographie de tes rencontres sexuelles…

Troy — Yes, and she LOVED it !

Pierre — Oh la la ! Je suis flatté.

Moi — Puisque que le mois national de la poésie – et qu’un petit oiseau m’a dit que tu es poète…

Lui — J’ai vu le moineau de Troy de près et il est loin d’être petit !

Elle — Ha ha ha ! Nono !

Moi — Silence dans le parterre ! Comme je disais, j’ai appris que tu es poète et ce serait vraiment chouette si tu pouvais nous en lire un.

Pierre — Euh… là ? Tout de suite ?

Elle — OUIIIII ! UN POÈME ! UN POÈME ! Quelle bonne idée, ma muse en loukoum !

Pierre — C’est que… je ne les connais pas par cœur. Je les écris, je les mets dans mon tiroir… puis je les oublie.

Troy — (Sortant une feuille froissée de son sac.) I’ve got you covered, honey.

Lui — Je pense bien qu’on va avoir notre lecture privée, finalement.

Pierre — (Il se lève.) D’accord. Asseyez-vous confortablement, je commence.

Blondine — Ahem. Je… Je préfère rester debout.

Elle — Ah ? Pourquoi ?

Moi — Elle a été sévèrement punie cet après-midi pour avoir abusé de ses privilèges télévisuels.

Blondine — (En se frottant le derrière.) J’ai l’impression que j’ai le gras des fesses qui fait encore des vagues.

Elle — Aon ! Chanceuse !

Lui — Chut ! Laissez-le commencer !

Pierre — Ok. Ça s’intitule : « Ma mère ».

Troy — On t’écoute, babe.

Pierre —Ma mère ne sait rien
Des étrangers que je rencontre
Dans les parcs, la nuit, l’été
Et qui me tartinent la barbe de foutre

Ma mère ne sait pas
Qu’à la maternelle
Ma petite amoureuse s’amusait
À me faire embrasser des garçons.

Ma mère ne se doute pas
Que je regardais autant les hommes
Que les femmes en sous-vêtements
Dans le catalogue caché sous mon matelas.

Ma mère ignore
Que ma première pipe
A précédé d’une semaine
Mon premier léchage de chatte.

Ma mère n’a aucune idée
Du nombre de bites tordues
Ont usé mes lèvres
Et l’ourlet plissé de mon cul.

Ma mère ne sait pas
Combien de langues empoissées par ma jouissance
Se sont retrouvées ensuite dans des bouches
D’épouses fidèles.

Ma mère ne connaît pas
Le nom de famille de tous ces hommes
Que j’ai rencontrés dans des taudis immondes
– Moi non plus, d’ailleurs.

Ma mère ne sait pas
Quelle odeur ont ces hommes
Sans paroles qui écrasaient mon visage
Contre la braguette de leur jeans.

Ma mère ignore
Que j’ai presque vomi sur les Adidas
De l’homme qui la première fois a giclé
Dans le fond de ma gorge.

Ma mère n’a jamais su
Qu’un agent de sécurité
M’a déjà surpris une trique à la bouche
Dans les toilettes de l’université.

Ma mère n’a jamais appris
Qu’un gars m’a cassé la gueule
Parce que j’avais frôlé ses couilles
Pendant un trip avec sa femme.

Ma mère n’imaginerait jamais
Que j’ai sucé les pines
Des quatre gars recrutés pour baiser
En gang bang la mère de mes enfants.

Ma mère ne sait pas
Que je me sauve souvent du bureau
Pour aller enculer des hommes
Que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam.

Ma mère n’a jamais rencontré
Le type au visage ravagé
Qui est venu dans mon cul
Sans avoir mis une capote.

Ma mère ne connaît pas
L’adresse de la clinique sans rendez-vous
Où une infirmière dure comme la pierre
M’a enfoncé une aiguille au cœur.

Ma mère n’a pas eu vent
De ses deux semaines horribles
Vécues dans l’attente fébrile
Des résultats de mes tests.

Ma mère n’a jamais eu vent mon angoisse:
Et si j’étais porteur du VIH ?
Qu’est-ce que je dirais à mes parents?
Du haut de quel pont devrais-je plonger?

Ma mère ignore
Le soulagement presque orgasmique
De se savoir séronégatif
Quand on a perdu le numéro de son amant

Un jour, je lui dirai qui est vraiment son fils
Dans une lettre, quand j’habiterai sur un autre continent
Ou alors au téléphone à trois heures du matin
Quand elle ne se rappellera plus de son propre nom.

(L’émotion est à son comble dans le demi-sous-sol. Troy a les larmes aux yeux; il se lève et prend Pierre dans ses bras. Bientôt, tout le polycule vient les rejoindre.)

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