Épisode 237

Troy — (En déposant sa tasse.) Je suis bien content qu’il y ait un foyer dans le café. Il me semble que sans ça, nos dimanches bourgeois d’hiver précoces avec les deux pieds dans la querisse de sloche seraient tristes et gris.

Pierre — (Sur un ton théâtral.) Now is the winter of our discontent…

Moi — Woa minute, Shakespeare. Novembre, c’est beaucoup trop tôt pour que ce soit l’hiver de mon mécontentement. J’aurais pris encore un peu plus d’automne pluvieux de mon mécontentement.

Troy — Ha ha ha ! If it was up to me, there would only be summers of my discontent.

Pierre — Le seul climat qui te convient est celui qui te permet de te balader continuellement à moitié à poil, n’est-ce pas ?

Troy — (En laissant choir sa tête sur l’épaule de Pierre.) Babe, you know me so well.

Pierre — Et toi, Anne… Tu en es où dans l’écriture de ton prochain bouquin ?

Moi — (Après avoir pris une gorgée de Darjeeling.) Pas beaucoup plus loin que je l’étais il y a deux semaines. Novembre était non seulement l’hiver de mon mécontentement, mais aussi la saison annuelle de la mise à jour de mes ebooks et ça m’a bouffé pas mal de temps.

Troy — Ah oui ? Et comment ça se fait que j’ai manqué ça ?

Moi — Tout simplement parce que tu ne me suis pas sur Facebook.

Troy — Aon ! Je devrais ?

Moi — Non.

Pierre — Ha ha ha ! Et pourquoi donc ?

Moi — Parce que savoir qu’il y a des gens qui me connaissent dans la vraie vie qui me suivent sur Facebook… je ne sais pas, ça me bloque.

Troy — Et les livres que tu as mis à jour… c’est quoi, au juste ?

Moi — Un recueil de poésies anarchistes… un recueil d’essais… un autre de textes satiriques… et puis des senryūs érotiques.

Troy — Tu n’as pas chômé, ma vieille.

Moi — Meh. Ce n’est que du copier-coller. Le plus difficile est d’avoir à se relire, finalement.

Pierre — Donc, Perdre haleine est sur la glace du novembre de notre mécontentement ?

Moi — Pas tout à fait. J’en ai quand même écrit un peu.

Pierre — Tu nous en lis un bout ?

Moi — Pourquoi pas. Attends un instant que j’ouvre ma bécane… (Je sors mon ordinateur portable de mon sac.)

Troy — Lis-nous donc quelque chose de raunchy, cette fois-ci…

Moi — Ben là… on est dans un lieu public, quand même.

Troy — Come on ! Don’t be chickenshit.

Moi — Chickenshit, moi? Pfffff ! Écoute ça :

« La pomme de douche c’est bien, je ne dis pas le contraire, mais franchement je préfère le jet d’eau de la piscine pour des raisons d’efficacité et surtout pour des raisons sentimentales – bien que j’en ait usé et abusé de cette foutue pomme de douche quand j’étais adolescente après que ma mère ait eu l’idée géniale d’en acheter une de type «massage-plus-à-huit-réglages-thérapeutiques», disons que je suis devenue instantanément une adepte hardcore de l’hydrothérapie, ah la la qu’est-ce que j’en ai consacré du temps à l’hygiène dis-donc, si bien que ma maman a fini par rationner strictement mon temps dans la douche parce que toute cette eau chaude sur la peau du con avait fini par lui coûter la peau des fesses et j’ai eu droit à un long sermon de hippie sur les méfaits de l’abus de l’ablution, de l’importance de préserver les huiles naturelles de l’épiderme et de l’impact mortel de l’asepsie généralisée sur la santé publique, l’augmentation des cas d’allergie chez les enfants et l’apparition de souches bactériennes résistantes aux antibiotiques alors que moi, tout ce que je voulais, c’était m’arroser le clito peinarde en pensant à Josée, ma camarade de classe d’édu avec son t-shirt trop petit pour contenir sa poitrine beaucoup trop grosse pour une gamine de treize ans, mais je me suis rattrapée de façon magistrale quelques mois plus tard parce qu’à la fin de l’année je m’étais liée d’amitié avec elle et pendant tout l’été je suis allée la rejoindre chez elle à vélo et nous étions heureuses, ivres du sentiment de liberté que nous procurait l’absence des adultes partis au travail ou au chalet le week-end en nous laissant pour la première fois toutes seules et nous, nous passions toutes nos journées dans la piscine, de l’aube au crépuscule, ne nous résignant à sortir que lorsque la faim nous tordait trop l’estomac jusqu’à ce beau soir où elle m’a enseigné sa méthode auto-érotique préférée, je me souviens le soleil se couchait et plongeait la cour dans une pénombre orangée et nous nous laissions paresseusement flotter dans la partie peu profonde de la piscine en caquetant, en gloussant et en échangeant des petits secrets ridicules, c’est dans cette atmosphère presque irréelle que Josée m’a initiée aux plaisirs raffinés de la sortie d’eau, elle m’a montré comment faire en sortant juste assez pour placer son ventre contre le bord de la piscine et je l’ai vue écarter ses jambes de manière à ce que le jet frappe directement sa vulve, « Il faut trouver le bon angle pour que ça soit vraiment bon » m’a-t-elle dit en fermant les yeux, puis elle s’est mise à soupirer et à geindre faiblement, j’étais rouge comme une tomate, alors j’ai nagé jusqu’à l’autre côté de la piscine vers la seconde sortie d’eau, avec au ventre une drôle de sensation, faite d’excitation et de fébrilité pour ensuite m’installer dans la même position et ce ne fut pas bien long avant que je sois frappée de plein fouet par un orgasme, puis deux et puis trois, c’était presque trop intense, mon pauvre petit minou si tendre et inexpérimenté n’était pas apte à subir longtemps la pression continuelle de l’eau, si bien que je me suis laissée glisser dans la piscine, un peu éberluée, envahie par un sentiment de contentement et c’est comme ça que tous les week-ends qui suivirent sans exception jusqu’à la rentrée, nous avons continué ce rituel nocturne de masturbation aquatique jusqu’à ce que, saoulées de plaisir et épuisées d’avoir tant joui et à peine épongées à la serviette de plage, nous nous endormions dans le même lit, enlacées, fleurant le chlore et cheveux mouillés entremêlés…»

Troy — Teen sex! That’s so naughty!

Moi — C’est surtout largement autobiographique.

Troy — Pierre aussi m’a lu un de ses poèmes dernièrement où il raconte ses frasques d’adolescence.

Moi — Pour vrai ? Toi aussi tu t’amusais avec la pomme de douche ?

Pierre — Nan… Je faisais d’autres genres de niaiseries.

Troy — Go on babe, read it to us.

Pierre — (Il sort son carnet.) Ok. Ça s’intitule « Clichés ».

« En prenant un bouquin de ma bibliothèque
Sont tombés à mes pieds six polaroids
De ma queue bandée et spermeuse
De seize ans

J’avais oublié l’existence de ces clichés
Je pensais les avoir envoyés
À Steve de Raleigh, North Carolina
Avec qui je correspondais

Je sais qu’il aurait aimé les avoir
C’était un sacré branleur
Excité comme un chien en rut
Par mâles et femelles sans distinction

Il me posait toujours ces questions
« Do you fuck your girl doggy style? »
« Do you like to cum on her face? »
« Have you ever tasted your own semen on her twat? »

Il changeait de partenaire plus souvent que les stars
— du moins, c’est ce qu’il m’écrivait
Racontait qu’il baisait les raies poilues des jocks
Et tétait les seins blancs et nubiles des cheerleaders

« You’re a Frenchie, I’m sure you fuck all the time »
Lisais-je sur ses lettres fleurant l’encre et le foutre
« I will cum in Canada fill your ass with cum »
« And ask your girlfriend to lick what spills out »

Il m’avait envoyé sa photo de finissant
On aurait dit un membre de Depeche Mode
Avec au verso son numéro de téléphone
Mais je n’ai jamais osé appeler

Car je n’avais pas de girlfriend à lui présenter
Qu’une raie à peine poilue à lui offrir
Qui n’avait jamais été fucked hard
Et jamais au grand jamais filled with hot cum

J’ai quand même emprunté la caméra de mon frère
Pour prendre quelques clichés de ma bite
Avec l’intention de les envoyer down south
Pour que l’Amerloque se polisse le chinois

Je croyais vraiment les avoir postées
Mais me voilà propriétaire de photos
De la queue bandée d’un adolescent
Que la peur des flics me pousse
À déchirer en soupirant. »

Moi — Polaroids cochons et correspondance… c’est la version des années quatre-vingt du sexting, finalement.

Pierre — Ouais… On était très low tech, mais ça ne m’empêchait pas de faire des niaiseries. J’étais un ado si horny, si désœuvré, si frustré et insatisfait… ça pousse à faire des choses qu’on regrette plus tard.

Troy — That was the years of your discontent, darling.

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