Épisode 342

Un autre dimanche bourgeois au chic café Moca Loca en compagnie de Troy et Pierre.

Moi — (En soufflant sur mon thé brûlant.) J’ai passé la soirée avec Mathieu hier.

Troy — Oh ! Et comment va-t-il ?

Moi — Il s’en remet. Semble-t-il qu’il fréquente un type qu’il a rencontré sur Grindr… un certain Eric.

Troy — So happy for him ! Comment est-il ?

Moi — Je ne l’ai vu qu’en photo. Cheveux noirs, barbe grise, baraqué, avec une étoile tatouée sur la tempe droite…

Pierre — Eric Mann ?

Moi — Euh… Je ne sais pas.

Pierre — Ça correspond pas mal à sa description.

Troy — Do you know him ?

Pierre — Ça se peut qu’on ait tripé ensemble quelques fois, oui.

Moi — Comme avec au moins la moitié de la population de la région, tous genres confondus, faut croire.

Troy — Oooo! Shots fired !

Pierre — (Hausse les épaules.) J’ai beaucoup d’amour à donner et je suis généreux de ma personne, que veux-tu.

Moi — Et comment est-il, cet Eric ?

Pierre — Il est gentil et timide. Je pense que ce sera un bon match avec ton chum.

Moi — Marvoulousse ! Ça me rassure, tiens.

Troy — (Inquiet.) Il va bien aller, n’est-ce pas, Anne ?

Moi — Brigitte m’a dit qu’il a beaucoup pleuré, mais c’est un grand garçon qui en a vu d’autres.

Troy — (Triste.) I hate causing pain and sorrow.

Moi — Les ruptures, ça vient avec les relations amoureuses. On peut difficilement les éviter.

Troy — (Soupire.) I know. C’est juste que j’ai encore beaucoup d’affection pour lui. Sauf que, you know… I can’t fake love.

Moi — (Tente de faire dévier légèrement la conversation.) Vous allez venir à notre fin de semaine de polycule au chalet ?

Troy — Sure we will !

Pierre — Je ne la manquerait pour rien au monde. Surtout si Eric y est…

Troy — (En donnant un coup de coude dans les côtes de Pierre.) Oh you !

Pierre — Ouch ! Arrête ! Tu sais bien que je niaise !

Troy — J’espère que notre présence ne causera pas de malaises…

Moi — C’est votre absence qui causerait des malaises, je t’assure. De toute façon, créer des malaises, c’est la responsabilité de Roxane et de personne d’autre.

Troy — HA HA HA ! So true !

Pierre — (En ajoutant du sucre dans son café.) Et toi? J’ai cru comprendre que tu es pas mal occupée en ce moment…

Moi — Oh oui. Les clients se bousculent en ce moment au donjon et Maîtresse S.D. n’arrête pas d’ajouter des heures à mon horaire.

Pierre — Je veux dire… dans tes activités créatrices.

Moi — Oui, là aussi. D’abord, on vient tout juste de sortir le dernier numéro du journal L’idiot utile. Je m’y suis donnée à fond, avec une contribution aux notes éditoriales et au Dictionnaire du caquisme, plus un article, plus une bande-dessinée détournée de Nancy… et même une grille de mots croisés.

Troy — Nice ! J’ai vu aussi que tu sors un nouveau livre…

Moi — Oui ! C’est un recueil d’aphorismes chez Lux Éditeur. J’ai ramassé un tas de commentaires désobligeants que j’ai semés sur le web ces dernières années et j’ai demandé à Sara Hébert de me faire des collages. Je suis pas mal fière du résultat, au point où j’en ai fait une vidéo de présentation. (Je sors mon téléphone de mon sac.) Tchéquez-ça !

Pierre — Ha ! La voix de robot… on croirait entendre Google Maps !

Moi — Welcome to the uncanny valley.

Troy — Quand est-ce qu’on va pouvoir lire ça ?

Moi — Tout de suite si tu veux lire les épreuves !

Pierre — Sinon ?

Moi — En septembre.

Troy — (Après avoir pris une gorgée de café.) On n’a pas fini d’en entendre parler, alors.

Moi — (Hausse mes épaules.) Qu’est-ce que tu veux. Avoir un livre entre mes mains qui porte mon nom sur la couverture m’excite encore comme au premier jour.

Pierre — C’est drôle que tu savoures autant qu’on parle de toi, alors que tu te fends en quatre pour rester anonyme.

Moi — Je ne suis pas à un paradoxe près, c’est sûr. Ça me fait penser à Christina Chung et Flora Roussel, deux chercheures qui vont faire une présentation sur mon feuilleton en mai, au Colloque de l’Association des professeur·e·s de français des universités et collèges canadiens.

Pierre — Quel feuilleton ?

Moi — Celui dans lequel nous apparaissons en ce moment. Le présentation s’intitulera «Où la licorne nous parle d’anarchies relationnelles»: la vie de licorne selon Anne Archet.

Troy — Wow. This is so meta… I feel like I’m in the Twilight Zone.

Moi — (Chantonne le thème musical de l’émission.) Dou dou dou dou, dou dou dou dou…

Pierre — J’ai rarement eu autant conscience du caractère factice de ma propre existence.

Troy — Moi aussi. I have the urge to pinch myself.

Moi — Et encore, mettez-vous à leur place : combien de chercheuses universitaires en études littéraires se font interpeller directement par leur objet d’étude ?

Pierre — (En déposant sa tasse.) Meh. Ça leur fera une anecdote à raconter si jamais elles ont du temps de trop à meubler.

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