Épisode 222

Troy — (En déposant sa tasse sur la table.) Je suis sûr que les internets seraient stupéfaits d’apprendre qu’Anne Archet passe son dimanche à siroter du thé et grignoter des scones en lisant le Financial Times.

Moi —Le dimanche est le seul moment où je peux me permette d’être bourgeoise. Le reste de la semaine, je me cantonne au lumpenprolétariat dans mon demi-sous-sol.

Pierre — HA HA HA HA HA ! Anne Archet : bourgeoise à temps partiel.

Moi —  Trois heures par semaine… je suis donc 2 % bourgeoise.

Pierre — Encore un effort et tu feras partie du 1%.

Moi —  HA HA HA HA HA !

Pierre — Mais si tu remontes à 3,25%, tu deviendras comme moi : un laid homo.

Troy — (En se pendant au cou de son amoureux.) HA HA HA !  Your’re crazy, baby ! Don’t you dare say you’re ugly; you’re a hunk of a man ! (Il essuie une larme de rire.) Je me demande quand même pourquoi tu lis cette feuille de chou.

Moi — J’ai déjà lu quelque part que Noam Chomsky considère que la presse économique est plus ouverte et plus libre que la presse qui s’adresse au commun des mortels, qu’elle est la seule qui dit la vérité et pour une fois, je suis d’accord avec lui.

Pierre — Parce que les bourgeois n’ont pas intérêt à se raconter de la bullshit entre eux comme ils le font aux pauvres crottés que nous sommes, c’est bien ça ?

Moi — Exactement. Je dirais même que c’est un des rares accès qu’on peut avoir à la vérité du pouvoir dans toute sa nudité.

Troy — Pffff. Ça reste boring as fuck. Parle-nous donc à la place de ton dernier projet d’écriture, avant qu’on meure tous d’ennui.

Moi — Euh… lequel ?

Troy — Ton truc sur la masturbation.

Pierre — Oui ! Ousmane m’en a parlé un peu la dernière fois que je l’ai vu. Il semblerait que tu t’attaques au record mondial de la plus longue phrase jamais écrite ?

Moi — En quelque sorte, même si ce n’est pas vraiment le but de la chose. Cette fameuse phrase, j’y travaille depuis février et elle est maintenant plus longue que mon premier bouquin.

Troy — Aon ! Tu nous en lis un bout ?

Moi — (En ouvrant mon ordinateur portable.) Ok, mais pas trop long, parce que je n’ai pas assez de souffle pour tenir une telle lecture très longtemps.

Pierre — Vas-y, nous sommes toute ouïe.

Moi — Ok, here goes… (Je prends une grande respiration.) «… je ne suis pas une grande consommatrice de pornographie – du moins dans sa version audio-visuelle, parce que pour ce qui est de la littérature érotique, c’est une toute autre histoire, je suis accroc aux curiosa depuis que j’ai l’âge de comprendre les mots qui y sont écrits, mais ça va au-delà des histoires de cul bien crues et vulgaires que j’affectionne tant, car rien n’est pour moi plus sensuel que la caresse de la page vieillie sur la main, que le parfum boisé et poussiéreux du livre ancien – maille gode, c’est la quintessence du fétichisme – et j’aime poser mes bouquins chéris sur mes cuisses nues, les porter à mon visage, écouter le craquement de leur reliure ou le doux bruissement des feuillets qui se frôlent et s’embrassent et je jure que j’ai eu un orgasme, un vrai-de-vrai-pur-jus en trouvant un exemplaire rarissime de Fanny Hill dans un lot de livres acheté pour presque rien lors d’un encan, je suis atteinte de paraphilie littéraire grave, c’est un vice que j’ai hérité de mon avocat de grand-père que je n’ai rencontré que trois fois dans ma vie (dont une fois à l’âge de deux semaines et l’autre, deux jours avant sa mort, alors qu’il n’était plus tout à fait de ce monde) et tout ce que je sais de ce (sale) type me vient de ma mère et de la bibliothèque qu’il m’a léguée sans le vouloir parce que maman n’en voulait pas, elle a rejeté tout ce qui venait de son géniteur qui, il faut bien l’admettre, était un salaud nationaliste chauvin ultra-catho, membre de la Ligue d’Action nationale, fan d’Henri Bourassa, de Lionel Groulx et de Robert Rumilly qui voyait des conspirations judéo-communistes-franc-maçonnes partout, il disait même que Maurice Duplessis était un allié objectif des rouges, c’est dire à quel point il ne lui en manquait pas beaucoup pour être carrément fasciste tout en étant aussi un être de contradictions parce que si publiquement il prônait l’ordre et la vertu, privément il collectionnait les livres licencieux que même Henri Tranquille n’aurait jamais osé vendre dans sa librairie, le second rayon de sa bibliothèque était probablement le mieux garni de toute l’Amérique française et c’est à se demander comment il s’était procuré tous ces bouquins licencieux à l’époque où la censure était stricte et omniprésente et que même Victor Hugo et Voltaire se vendaient sous le manteau, probablement seul Satan le sait, toujours est-il que j’ai hérité de ces petits bijoux qui feraient bander d’envie le moins gourmand des collectionneurs et que je chéris comme s’ils étaient mes enfants parce que franchement, il n’y a pas de meilleur support masturbatoire qu’un récit érotique bien ficelé parce qu’il stimule l’imagination et par conséquent les glandes vestibulaires…»

Troy — Arrête ! Tu es rouge comme une tomate !

Pierre — Tu disais que ton dernier livre tuait le sexe… celui-là va tuer les lecteurs !

Moi — (En reprenant mon souffle.) Je suis beaucoup trop… agoraphobe… pour faire des lectures publiques… alors… je m’arrange pour que ce soit impossible d’en faire.

Troy — (En se tournant vers Pierre,) C’est comme toi, honey. Jamais je ne t’imaginerais en train de lire un de tes poèmes en public.

Pierre — Oh non ! Jamais j’oserais faire ça… je mourrais de gêne.

Moi — Est-ce à dire que tu ne me liras pas ce que tu as écrit dernièrement dans ce carnet parce qu’on est dans un café – et donc dans un lieu public ?

Pierre — Heu… Tu veux pour vrai que je te lise un de mes poèmes ?

Moi — Bah oui. Pourquoi serais-je la seule à scandaliser nos voisins et voisines de table…

Troy — Just read us something that’s not too hardcore, sweetie.

Pierre — Facile à dire. Tout ce que j’écris contient des obscénités…

Moi — As-tu un poème d’amour ? C’est dimanche, nous sommes bourgeois… parle-nous d’Hâmmouuuuur.

Pierre — Ok d’abord. Puis qu’on est presque-bourgeois, je vais vous lire Poème de presque-amour.

«Je t’ai donné les meilleurs moments de ma vie
Rue Bédard, appartement 211

Tu avais répondu à mon annonce sur Craigslist
J’avais noté ton numéro sur un bout d’enveloppe déchirée

Que j’ai froissé et jeté dans le caniveau après notre rencontre
Après avoir été froissé et diligemment jeté par tes bons soins

Tu ne voulais pas de moi, je n’étais pas ton genre
Je n’ai rien du prince charmant, contrairement à toi

Je ne suis qu’une queue bien dure et presque anonyme
Qui va et vient dans ton cul d’ivoire et de miel

J’ai pourtant cru un instant être l’homme providentiel
Le messie que tu cherchais dans le dumpster du paradis

Tu m’as ouvert ta porte vêtu d’un t-shirt juste assez grand
Pour couvrir ton gland soyeux comme la joue d’un ange

Nous avons traversé en silence ton appartement
Planche à repasser dans la cuisine et lit défait

On pouvait entendre les étudiants à demi nus
Tondre la pelouse par la fenêtre de ta chambre

«Tu veux quelque chose à boire?» m’as-tu demandé
«Non, ça va» ai-je répondu, la pine déjà raide dans mon jeans

Tu es venu t’asseoir près de moi et tu as défait un à un
Les boutons de ma chemise et de mon 501

Tu m’as déshabillé comme on pèle la peau d’un serpent
Puis tu t’es amarré à ma bite comme à la barre d’un bateau ivre

Alors que tu plongeais pour pêcher des perles de foutre
J’ai frotté ta tête comme une boule de cristal

Dans l’espoir d’y apercevoir quel serait notre avenir
Où nous mènerait  le dérèglement prévisible de nos sens

Puis, il y eut ton cul bombé et parsemé d’étoiles
Dont tu avais pris soin de lubrifier le centre de gravité

Tu as pris place sur moi et tu m’as guidé vers le saint des saints
En me disant «Donne-la-moi bien profond»

J’ai craché tout mon foutre dans tes entrailles
Puis tu t’es déroulé de moi comme le condom que j’aurais dû mettre

Rouge et en sueur, je t’ai vu marcher d’un port altier hors de la chambre
En disant simplement «je t’apporte une serviette»

Assis sur ton lit, la queue gluante de foutre et de merde
La serviette était aussi froide que toi

«On peut se revoir» t’ai-je dit en me rhabillant
«Oui, bien sûr, pourquoi pas» as-tu répondu en regardant par terre

«Tu veux mon numéro?» t’ai-je proposé en tendant la joue
«Je t’enverrai un email» as-tu dit en te dérobant

Sur le pas de ta porte, sous le ciel cruel de la honte
Je me suis demandé lequel de nous deux s’était fait enculer.»

Voilà.

Troy — (Après un long moment de silence.) Rue Bédard, appartement 211… Ça sonne comme la porte voisine de chez moi.

Pierre — (Prend la main de Troy et l’embrasse.) C’est parce que le presque-amour vient juste avant le grand amour.

Moi — (Émue.) Ne me faites pas pleurer, ça va ruiner mon maquillage de bourgeoise.

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