Épisode 226

Blondine — (Dans sa chemise de nuit, les yeux bouffis de sommeil.) Tu es encore debout, mon amour ?

Moi — (Assise à la table la salle à manger de Blondine, devant mon ordinateur portable.) Je n’arrivais pas à m’endormir… j’espère que je ne t’ai pas réveillée.

Blondine — (En réprimant un bâillement du revers de sa main.) C’est l’envie de pisser qui m’a réveillée… et j’ai vu que tu n’étais plus dans le lit avec moi. (Elle réprime un autre bâillement.) Quelle heure il est ?

Moi — Presque quatre heures.

(Blondine s’assoit à côté de moi et pose sa tête sur mon épaule.)

Blondine — Tu travailles sur le manuscrit de ton prochain livre ?

Moi — Non. Que des phrases comme ça, qui tournaient dans ma tête pendant que j’essayais de dormir.

Blondine — Je peux ?

Moi — Oui, bien sûr.

(Blondine tourne l’ordinateur vers elle, se frotte les yeux, puis se met à lire à haute voix.)

Blondine — « Première pierre : sa peau si pâle qu’elle en est presque translucide. Parfois, je me demande si elle existe vraiment, si elle est vraiment là, allongée près de moi, dense et incarnée – ou si elle n’est en réalité qu’un fantôme qui va se dissoudre dans un nuage de poussière et de vapeur au moindre contact. Lorsqu’elle m’apparaît ainsi – spectrale, presque en filigrane – je n’ose prendre le risque de rompre le charme. Je me contente de lui murmurer à l’oreille, de lui dire tout bas ce que je sais qu’elle veut entendre et aussi tout ce qu’elle ne peut pas (ou ne veut pas) s’avouer. Elle se met alors à rougir, ses joues se pigmentent de rose, de rouge givré, la vie se met à se répandre sur tout son visage, sur son cou, puis sur tout son corps. Ce n’est qu’à ce moment que je l’embrasse, à cet instant précis où je sais que je pourrai sentir son pouls sur ses lèvres et que j’aurai la confirmation rassurante qu’elle n’est pas qu’un mirage. »

(Silence.)

Blondine — C’est beau…

Moi — Ça continue sur la page suivante.

Blondine — (Reprenant sa lecture.) « Deuxième pierre : la force tranquille et sûre d’elle sur son visage. Les courbes gracieuses et parfaites de son corps lorsqu’elle a enlevé ses vêtements. Sa peau devient rose, ou peut-être crème, mais elle m’apparaît comme étant d’argent massif et étincelant – argentée de la pointe des cheveux jusqu’aux bout des ongles de ses orteils, la peau pâle et ferme avec des veines bleutées. D’une élégance froide et folle, belle jusqu’à la déchirure. Ses lèvres sont fraîches, soyeuses et surtout, précises. Même submergée par l’orgasme, son corps respire sous moi et quand ses seins sont écrasés contre les miens, quand je désire plus que tout au monde qu’elle perde contrôle, elle ne fait que fermer les yeux et son visage devient étrangement serein. Une ride toute menue est apparaît sur son front et, la bouche entrouverte, elle n’émet qu’un cri doux et flûté, à peine audible – comme si la déesse devenait mortelle, le temps fugace d’un soupir. »

(Silence.)

Moi — Et sur la page suivante, il y a la troisième pierre. « Son cœur si large que même mes indignités trouvent à s’y loger ». Ça, il me reste encore à l’écrire.

Blondine — Oh…

Ça… ça te plaît ?

Blondine — Oui. Beaucoup.

Moi — Ouf. Je suis contente. C’est que… c’est de toi dont il est question.

Blondine — Je m’en doutais un peu… je suis très émue.

Moi — Moi aussi, je suis très émue. Tu vois, j’ai l’impression que tu consacres beaucoup d’énergie à m’aimer, que tu me donnes toutes les attentions et tous les soins et tout l’amour que tu puisses donner et que moi, je me contente presque toujours de recevoir.

Blondine — Voyons… ce n’est pas vrai, tu…

Moi — Tut tut tut. Au contraire. Dernièrement, tu as consacré chaque minute du temps que nous avons passé ensemble à combler le moindre de mes désirs… avant même que j’aie le temps de me rendre compte que je désirais quelque chose. Je me suis donc dit qu’il fallait que je me mette à donner, moi aussi, question de d’équilibrer notre karma et remettre de l’ordre dans l’univers. Et puisque écrire est la seule chose de je sache faire à peu près convenablement… je me suis dit que la moindre des choses serait de commencer à chanter tes louanges, de faire de toi une créature littéraire – et donc immortelle.

(Blondine se pend à mon cou, puis m’embrasse tendrement.)

Blondine — Merci mon amour. Je sais… non plutôt, je ne sais pas comment euh… enfin… ce que je veux dire, c’est que… les mots me manquent.

Moi — C’est pour ça que je t’offre les miens – en guise de bague de fiançailles, sertie de trois pierres précieuses.

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